Le Forum international « Art & Craft Connect », organisé le 9 février 2026 à Rabat en ouverture de la 9ème Semaine Nationale de l’Artisanat, a acté une transformation profonde du secteur. Au-delà des performances commerciales historiques enregistrées en 2025, avec un volume d’exportations dépassant 1,2 milliard de dirhams, l’événement a permis de sceller plusieurs accords structurants axés sur la digitalisation, le financement et la formation professionnelle. Cette nouvelle feuille de route vise à consolider le poids économique de l’artisanat, qui contribue désormais à hauteur de 2,5 % au PIB national, en le faisant basculer d’une logique de production traditionnelle vers une industrie créative compétitive et mondialisée.
Une dynamique d’exportation portée par le marché nord-américain
L’année 2025 marque une rupture dans les statistiques du commerce extérieur liées aux produits manufacturés locaux. L’artisanat marocain ne se limite plus à un marché de consommation touristique interne mais s’impose comme un vecteur d’exportation robuste.
Le cap franchi du milliard de dirhams
Les chiffres présentés lors du forum confirment une croissance soutenue. Avec un chiffre d’affaires à l’export de 1,23 milliard de dirhams, le secteur enregistre une progression de 11 % par rapport à l’exercice précédent. Cette performance s’explique par une réorientation géographique des flux commerciaux. Si l’Europe reste un partenaire historique, c’est bien le marché américain qui tire la croissance. Les États-Unis absorbent désormais 49 % des parts de marché à l’export, se positionnant loin devant la France et la Turquie.
Cette domination nord-américaine impose aux producteurs marocains de nouveaux standards de qualité et de conformité (normes FDA pour la poterie culinaire, exigences logistiques). La stratégie de la Maison de l’Artisan s’est ainsi focalisée sur l’accompagnement des opérateurs pour répondre aux cahiers des charges des grands distributeurs et des plateformes internationales, permettant de sécuriser des commandes en volume plutôt que de dépendre de ventes au détail aléatoires.
La percée des vêtements traditionnels à l’international
L’analyse de la demande par famille de produits révèle une évolution des tendances de consommation mondiale. Longtemps dominées par le tapis et la poterie, les exportations voient l’émergence fulgurante de la filière textile. Les vêtements traditionnels ont enregistré une hausse spectaculaire de 75 % en 2025. Ce bond s’explique par le travail de modernisation du design et l’intégration de la « touche marocaine » dans les collections de prêt-à-porter international.
Néanmoins, les valeurs sûres conservent leur assise. La poterie et la pierre continuent de représenter le premier poste d’exportation avec 36 % des parts de marché global. Le tapis, quant à lui, maintient sa position grâce à une forte demande pour les pièces rurales (Beni Ouarain, Azilal), particulièrement prisées par les décorateurs d’intérieur anglo-saxons. Cette diversification du panier d’exportation permet à l’artisanat marocain de réduire sa dépendance aux fluctuations d’une seule filière.
La transformation digitale et le relais de la grande distribution
Pour pérenniser cette croissance, les pouvoirs publics et les acteurs privés ont identifié deux freins majeurs : l’accès aux canaux de distribution modernes et la frilosité bancaire face aux petites structures.
« Morocco Handmade » : l’artisanat à l’ère du e-commerce
L’un des chantiers prioritaires annoncés à Rabat concerne la dématérialisation des ventes. Une convention de partenariat a été signée entre le ministère de tutelle, la Maison de l’Artisan et le groupe Marjane pour le lancement de la plateforme « Morocco Handmade ». Hébergée sur Marjane Mall, cette boutique en ligne officielle a pour fonction d’agréger l’offre des coopératives et des mono-artisans qui ne disposent pas des ressources pour gérer leur propre site marchand.
Ce dispositif vise à structurer l’offre en garantissant au consommateur l’authenticité des produits — via le label « Morocco Handmade » — tout en offrant aux producteurs une logistique centralisée. L’objectif est double : améliorer la visibilité de l’artisanat marocain sur le marché domestique et international, et diversifier les revenus des artisans en réduisant le nombre d’intermédiaires informels qui captent habituellement l’essentiel de la marge commerciale.
Sécurisation des flux : l’appui de la SMAEX et du financement
L’exportation comporte des risques financiers que les petites structures artisanales ne peuvent assumer seules, notamment les délais de paiement et les impayés internationaux. Pour lever ce verrou, une convention a été signée avec la Société Marocaine d’Assurance à l’Exportation (SMAEX). Cet accord permet aux opérateurs de l’artisanat marocain d’accéder à des produits d’assurance-crédit adaptés, sécurisant ainsi leurs transactions à l’étranger.
En parallèle, le volet financement a été renforcé par un partenariat avec Tamwilcom. L’accord vise à faciliter l’accès au crédit bancaire pour les artisans et les coopératives, souvent considérés comme des profils à risque par les banques classiques. Ces mécanismes de garantie doivent permettre aux ateliers d’investir dans leur outil de production et d’acheter les matières premières nécessaires pour honorer les commandes volumineuses destinées à l’export.
Capital humain et transmission : les ambitions de l’horizon 2030
Aucune stratégie de montée en gamme ne peut aboutir sans une main-d’œuvre qualifiée capable de reproduire des gestes techniques complexes. Face au vieillissement des maîtres artisans (Maâlems), la transmission du savoir-faire marocain est devenue une urgence sectorielle.
Le nouveau contrat-programme de formation par apprentissage
Le gouvernement a dévoilé un plan ambitieux pour la période 2025-2030, visant à former massivement la nouvelle génération d’artisans. L’objectif fixé est d’atteindre 30 000 jeunes formés par an dès les prochaines rentrées, avec une cible de 150 000 inscrits à l’horizon 2030. Ce programme privilégie la formation par apprentissage, qui alterne enseignement théorique en centre et pratique en atelier.
Cette approche pragmatique répond à la pénurie de main-d’œuvre qualifiée signalée par les entreprises exportatrices. Elle vise également à professionnaliser les métiers de l’artisanat en intégrant des modules de gestion, de design et de marketing digital dans les cursus, créant ainsi des profils polyvalents capables d’entreprendre et non plus seulement d’exécuter.
La structuration des entreprises artisanales pour l’export
La finalité de ces réformes est de faire émerger des « champions nationaux » dans le secteur. Le tissu économique actuel, encore très fragmenté, doit s’organiser autour d’agrégateurs capables de fédérer la production de plusieurs ateliers pour répondre aux appels d’offres internationaux. Le passage du statut d’auto-entrepreneur ou de coopérative locale à celui de PME exportatrice est le chaînon manquant que les dispositifs d’accompagnement actuels tentent de combler. En structurant ainsi la chaîne de valeur, l’artisanat marocain entend sécuriser durablement ses parts de marché à l’international.

