Yves Saint Laurent en scène : le théâtre s’expose à Marrakech

Le musée Yves Saint Laurent Marrakech (mYSLm) accueille depuis le 31 janvier 2026 sa nouvelle exposition temporaire consacrée à l’exploration des liens entre le couturier et le spectacle vivant. Intitulé « Yves Saint Laurent en scène », cet événement, visible jusqu’au 5 janvier 2027, s’éloigne des podiums de haute couture pour se concentrer sur la production théâtrale, chorégraphique et musicale de l’artiste. Sous le commissariat de Stephan Janson et Domitille Éblé, l’exposition rassemble une centaine de pièces — croquis, costumes originaux et archives visuelles — témoignant d’une démarche créative où le vêtement quitte son statut d’ornement pour devenir un outil de narration scénique.

L’acte II d’une odyssée scénique

De Rome à Marrakech : une version enrichie

Cette exposition ne constitue pas une rétrospective isolée, mais s’inscrit dans une itinérance pensée comme une dramaturgie en plusieurs actes. Elle fait suite à un premier volet présenté en 2024 à la Fondation Nicola Del Roscio à Rome. Si le noyau curatorial reste identique, l’étape marocaine est présentée par les organisateurs comme un « Acte II » augmenté. Le Musée Yves Saint Laurent Marrakech ne se contente pas d’accueillir l’accrochage romain ; il propose une version enrichie intégrant des pièces inédites issues des réserves de la Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent. Ce redéploiement à Marrakech permet d’approfondir la compréhension du travail du couturier grâce à une scénographie adaptée aux volumes spécifiques de la salle d’exposition temporaire du musée, offrant une lecture nouvelle des archives présentées.

Une passion née à Oran

Le parcours de l’exposition remonte aux origines biographiques de cet intérêt pour la scène, bien avant la fondation de la maison de couture. Les commissaires situent le point de bascule à Oran, en Algérie, lorsque le jeune Yves Saint Laurent, alors âgé de 13 ans, assiste à une représentation de L’École des femmes de Molière décorée par Christian Bérard. Ce choc esthétique fondateur le pousse à construire son propre « Illustre Théâtre » miniature en carton, dont les maquettes et personnages découpés sont présentés au public. Ces œuvres de jeunesse, fragiles et minutieuses, documentent les prémices d’un œil déjà exercé à la composition spatiale et à l’impact visuel du costume sous les projecteurs, préfigurant cinquante années de créations pour les planches.

La dramaturgie par le vêtement

Le costume comme « seconde peau »

L’angle analytique choisi par Stephan Janson et Domitille Éblé met en lumière une distinction fondamentale dans l’œuvre de Saint Laurent : la rupture entre la mode et le costume de scène. Si la haute couture, ou parfois le patrimoine vestimentaire traditionnel, impose une ligne et une attitude, le costume de théâtre exige le mouvement. Les documents exposés démontrent comment le créateur concevait le vêtement comme une « seconde peau » au service de l’interprète. Les annotations sur les dessins préparatoires et les choix textiles révèlent une préoccupation technique constante : permettre au danseur ou au comédien d’habiter son rôle sans contrainte physique. Le vêtement n’est plus une architecture statique mais un dispositif dynamique qui doit résister à l’effort, capter la lumière et rendre lisible la psychologie du personnage dès son entrée en scène.

Collaborations mythiques et icônes françaises

L’exposition structure son propos autour des collaborations durables nouées avec des figures majeures du spectacle du XXe siècle. Une large section est dédiée à sa complicité artistique avec le chorégraphe Roland Petit et la danseuse Zizi Jeanmaire. Les visiteurs peuvent examiner les costumes conçus pour des ballets emblématiques comme Cyrano de Bergerac ou la revue de music-hall, dont le célèbre « Truc en plumes », pièce maîtresse alliant ingénierie textile et glamour. Au-delà du ballet, l’accrochage explore les incursions de Saint Laurent dans la variété et le rock, exposant les tenues de scène créées pour des idoles françaises telles que Johnny Hallyday et Sylvie Vartan. Ces pièces témoignent de la capacité du couturier à adapter son vocabulaire esthétique à l’énergie brute du concert, transformant l’habit de scène en un prolongement de la personnalité publique de l’artiste.

Une scénographie entre coulisses et création

L’instant précis du croquis au tissu

La scénographie mise en place à Marrakech évite l’écueil de la galerie de mannequins statiques pour privilégier une immersion dans le processus de fabrication. Le parcours est conçu pour illustrer la chaîne opératoire du costumier : du premier jet au crayon sur le papier jusqu’à la réalisation finale dans les ateliers, notamment ceux de la célèbre maison Karinska, spécialisée dans le costume de danse. La mise en regard des esquisses, souvent nerveuses et colorées — en hommage revendiqué aux palettes de Léon Bakst —, avec les costumes finis permet au visiteur de saisir les ajustements nécessaires au passage de la 2D à la 3D. Des archives audiovisuelles complètent ce dispositif, montrant les costumes en mouvement, leur finalité première.

Le dialogue des arts au mYSLm

En accueillant « Yves Saint Laurent en scène », le mYSLm réaffirme sa vocation pluridisciplinaire. L’institution, située rue Yves Saint Laurent, ne se définit pas uniquement comme un conservatoire de la mode, mais comme un espace célébrant le dialogue entre art et vêtement et les différents champs de la création artistique. Cette exposition temporaire, qui occupera les lieux pendant près d’un an, s’inscrit dans une programmation culturelle contribuant à l’effervescence culturelle de la ville ocre. Elle souligne que l’héritage du couturier dépasse largement les frontières du vêtement civil pour embrasser l’histoire du spectacle vivant occidental, offrant aux visiteurs locaux et internationaux une perspective technique et historique sur un aspect souvent éclipsé par la renommée de sa maison de couture.