C’est à Rabat, au cœur de l’automne 2025, que s’est jouée une partition inédite pour la scène créative nationale. Du 4 novembre au 2 décembre, la galerie Abla Ababou, située dans le quartier Souissi, a opéré une mue significative en consacrant l’intégralité de son espace au design, délaissant temporairement les arts plastiques pour célébrer l’objet manufacturé. Sous l’intitulé « Éloge du geste », cette exposition collective a réuni six designers de renom et une plume littéraire, tissant un dialogue subtil entre la matière brute et l’intention créatrice. Loin d’être une simple vitrine de mobilier, l’événement a interrogé la persistance de la main artisanale à l’ère de la production de masse, proposant une relecture contemporaine et luxueuse du patrimoine marocain.
Une première historique : le design investit la galerie
L’événement marque une étape charnière dans la programmation culturelle de la capitale, signalant la reconnaissance institutionnelle du design comme discipline artistique majeure.
Le pari curatorial d’Abla Ababou
Pour la première fois de son histoire, la galerie Abla Ababou a fait le choix audacieux de dédier une exposition entière au design, rompant avec ses habitudes d’accrochage pictural pour transformer le lieu en un écrin domestique et conceptuel. Cette initiative, qui s’est tenue du 4 novembre au 2 décembre 2025, ne s’est pas limitée à une juxtaposition de meubles ; elle a été pensée comme une immersion dans des univers singuliers où l’objet acquiert le statut d’œuvre. En invitant six créateurs aux horizons variés — Jamil Bennani, Leïla Billon, Réda Bouamrani, Younes Duret, Hicham El Madi et Marwane Haddioui — la galerie a affirmé sa volonté de décloisonner les pratiques artistiques et d’offrir une plateforme noble à ceux qui pensent l’espace et l’usage.
La philosophie du « Geste »
Le titre de l’exposition, « Éloge du geste », résonne comme un manifeste contre l’uniformisation industrielle qui lisse nos intérieurs et nos vies. La philosophie portée par cet événement repose sur la valorisation de l’empreinte humaine : l’objet est ici présenté comme le résultat d’une rencontre physique entre l’artisan et la matière, qu’il s’agisse de bois, de cuir, de métal, de résine ou de textile. L’exposition met en lumière « l’objet que la main façonne, que le geste habite et que la matière révèle », transformant des fonctionnalités quotidiennes en narrations tangibles. Ce retour au « geste fondateur » permet de relier l’objet à son origine artisanale tout en l’ancrant fermement dans une esthétique résolument contemporaine.
Six créateurs, un dialogue de matières
La force de « Éloge du geste » réside dans la diversité des approches techniques et sensibles, orchestrant une conversation entre des matériaux nobles et des visions modernes.
Du bois aux mots : l’alliance organique
L’une des collaborations les plus marquantes de cette édition est sans doute celle unissant le designer Jamil Bennani à l’écrivain Youssouf Amine Elalamy. Jamil Bennani, véritable artisan des matières qui privilégie le bois, a présenté des formes organiques oscillant entre structure rigoureuse et équilibre précaire. Ces pièces de mobilier dialoguent avec l’univers littéraire d’Elalamy, qui a réimaginé des objets familiers — comme le jeu de cartes — à travers le prisme du design, injectant une dimension narrative et ludique à la matière inerte.
En parallèle, la designer Leïla Billon a exploré la dimension mémorielle du textile. Ses créations, réalisées à partir de matériaux chargés d’histoire, visent à réinventer un artisanat parfois menacé en l’enrichissant de motifs et de techniques glanés ailleurs. Son travail témoigne d’une volonté de maintenir vivante une mémoire collective tout en la projetant dans une modernité cosmopolite.
L’esthétique de la réinterprétation
Les autres créateurs présents ont chacun apporté une réponse singulière à cette quête de sens. Younes Duret, fidèle à sa démarche liant esthétique et usage, a proposé des pièces où le confort et la fonctionnalité fusionnent avec des références subtiles au patrimoine marocain, s’intégrant fluidement aux intérieurs actuels. De son côté, Réda Bouamrani a poursuivi sa recherche de l’essence des formes, livrant des objets épurés, aux lignes mesurées, qui évitent le spectaculaire pour privilégier une clarté intemporelle.
L’exploration matérielle s’est poursuivie avec Hicham El Madi, dont l’approche « ethnic chic » marie savoir-faire ancestraux et nouvelles technologies, n’hésitant pas à faire dialoguer l’artisanat marocain avec des objets récupérés ou des matériaux industriels comme l’aluminium fondu. Enfin, Marwane Haddioui a repensé la céramique en associant l’argile au cuir et au fil de soie, produisant des œuvres sensibles et structurées qui incarnent parfaitement cette tension féconde entre tradition et invention.
Au-delà de l’objet, une affirmation culturelle
Au terme de ce mois d’exposition, « Éloge du geste » a réussi à démontrer que le design marocain ne se limite pas à une réplique du folklore, mais constitue un champ de création autonome, dynamique et intellectuellement dense. En attirant un public nombreux dans l’enceinte de la galerie Abla Ababou, l’événement a confirmé l’appétence des collectionneurs et des amateurs d’art pour des pièces qui racontent une histoire locale avec une grammaire universelle. Cette manifestation a ainsi contribué à redéfinir les frontières entre l’art et l’artisanat, prouvant que le design est désormais un vecteur essentiel du rayonnement culturel du Royaume.

