Du 14 au 17 février 2026, la ville d’Essaouira accueille la quatrième édition du Festival International « L’Âme des Cultures », un événement qui transcende la simple programmation artistique pour s’imposer comme un laboratoire de diplomatie culturelle. Co-organisée par l’Association « Jeunes de l’Art Authentique » et la Fondation Trois Cultures de la Méditerranée, cette manifestation réunit penseurs, religieux et artistes autour du thème central de l’hospitalité et de la coexistence éthique. Dans un contexte géopolitique où les replis identitaires se multiplient, ce rendez-vous propose de réactiver l’héritage andalou commun au Maroc et à l’Espagne, en transformant la Cité des Alizés en un espace de convergence où les rites musulmans, juifs et chrétiens dialoguent sans intermédiaire.
Une coproduction institutionnelle sous le sceau de l’UNESCO
L’organisation de cette quatrième édition marque une étape significative dans la structuration de l’événement, qui bénéficie désormais d’un portage institutionnel renforcé par sa récente reconnaissance par l’UNESCO. Si l’ancrage local est assuré par l’Association « Jeunes de l’Art Authentique pour le Samaâ et le Patrimoine » de la Zaouïa Qadiriyya, la dimension internationale est pilotée par la Fondation Trois Cultures de la Méditerranée et la Fondation Machado de Séville. Ce partenariat tripartite ne relève pas du simple parrainage : il s’agit d’une mise en œuvre opérationnelle de la diplomatie spirituelle, visant à consolider l’axe Séville-Essaouira comme une route culturelle majeure.
L’implication de la Fondation Trois Cultures est déterminante dans la mobilisation des intervenants internationaux et la structuration scientifique du festival. L’institution, basée à Séville, déploie ici son expertise pour faire dialoguer les rives de la Méditerranée, en s’appuyant sur des réseaux académiques et artistiques solides. La présence annoncée de personnalités telles qu’André Azoulay, Conseiller de Sa Majesté le Roi et coprésident de la fondation, ainsi que de représentants diplomatiques espagnols, atteste de la portée politique de ces rencontres. L’objectif affiché est de dépasser le stade du dialogue théorique pour créer des « routes spirituelles » concrètes et des réseaux de collaboration durables entre les confréries, les universités et les artisans des deux pays.
Cette édition ambitionne également de documenter et d’inventorier le patrimoine immatériel partagé. La mission assignée aux experts présents est d’identifier les espaces de religiosité populaire — ermitages, sanctuaires, rituels saisonniers — qui présentent des similitudes fonctionnelles et symboliques de part et d’autre du détroit de Gibraltar. Cette démarche scientifique vise à préserver ces pratiques non comme des reliques folkloriques, mais comme des marqueurs vivants d’une histoire commune.
L’hospitalité comme éthique : au-delà des conférences
Le thème retenu pour 2026, « Hospitalité, coexistence et confluence : une éthique méditerranéenne », est traité sous un angle à la fois anthropologique et performatif. Les organisateurs, appuyés par le comité scientifique de la Fondation Machado, posent l’hospitalité non comme une simple politesse sociale, mais comme une obligation sacrée héritée de la tradition abrahamique. À Bayt Dakira, lieu emblématique de la mémoire juive d’Essaouira, les tables rondes exploreront comment cette notion a structuré les sociétés méditerranéennes, permettant la survie des communautés par l’accueil de l’autre.
Loin de se cantonner aux débats académiques, cette thématique s’incarne dans des propositions artistiques conceptuelles. L’intervention « La Table Partagée », conçue par les artistes Mercedes Eirín et Alejandro Mateos à Dar Souiri, illustre cette volonté de matérialiser le concept. Cette installation transforme l’acte de recevoir en une expérience relationnelle où le public n’est plus spectateur mais acteur de l’accueil. L’œuvre questionne les frontières entre l’hôte et l’invité, rappelant que dans de nombreuses langues du bassin méditerranéen, un même terme désigne souvent les deux parties de l’échange.
Le volet intellectuel du festival, coordonné par l’ancienne ambassadrice Oumama Aouad, membre du conseil d’administration de la Fondation Trois Cultures, mobilise des chercheurs du CNRS, des universités marocaines et espagnoles. Leurs travaux porteront notamment sur la « construction commune du sacré », analysant comment les paysages naturels — grottes, montagnes, sources — sont investis de significations spirituelles analogues par les différentes confessions. Il s’agit de démontrer que l’esthétique et l’éthique ne sont pas des domaines séparés, mais qu’ils convergent dans la manière dont les hommes habitent leur territoire et honorent le divin.
La convergence des rites : quand le dogme s’efface devant le sacré
La singularité de la programmation 2026 réside dans le décloisonnement total des pratiques religieuses. Le festival refuse la juxtaposition de communautés étanches pour privilégier l’entrelacement des voix et des rituels. Dès l’ouverture à Dar Souiri, des chants et prières issus des trois monothéismes se répondront, non dans une logique de confrontation théologique, mais dans une recherche de résonance esthétique et spirituelle.
Un moment fort de cette convergence se tiendra à l’église Notre-Dame de l’Assomption. Une messe solennelle y sera célébrée par le Cardinal López-Romero, archevêque de Rabat, accompagnée musicalement par le groupe « Lebrija por Corraleras ». La présence de ces chanteuses andalouses dans une liturgie catholique en terre marocaine illustre la fluidité des échanges culturels promue par la Fondation Trois Cultures. Leurs chants, ancrés dans la tradition populaire de Lebrija, apporteront une coloration flamenca à l’office, rappelant les racines communes des expressions de ferveur populaire en Andalousie et au Maghreb.
La Croix de Mai : une tradition andalouse en terre d’Islam
L’un des gestes les plus audacieux de cette édition est sans doute l’organisation d’une « Croix de Mai » (Cruz de Mayo) dans la Chapelle franciscaine d’Essaouira. Rituel festif et dévotionnel profondément enraciné dans le sud de l’Espagne, il consiste traditionnellement à orner une croix de fleurs et à chanter autour d’elle. Son importation à Essaouira, interprétée par les femmes du groupe de Lebrija, est présentée comme une action artistique et communautaire.
Ce transfert rituel ne vise pas le prosélytisme mais la célébration d’une « esthétique partagée du rite ». En activant cette tradition dans la médina d’Essaouira, le festival met en lumière le rôle des femmes comme gardiennes de la mémoire orale et rituelle. La croix fleurie devient ici un symbole d’hospitalité radicale, où une tradition étrangère est accueillie et célébrée dans l’espace public local, créant un pont sensoriel direct avec les fêtes populaires de Séville ou de Cordoue.
Une polyphonie sans frontières
La dimension musicale du festival, dirigée artistiquement par Hicham Dinar, reflète cette même volonté de fusion. Le concert de clôture et les soirées prévues à Dar Souiri et à la Zaouïa Qadiriya feront entendre une diversité de répertoires allant du Gharnati au Matrouz, en passant par le Flamenco et le Samaâ soufi.
L’Orchestre Andalou d’Ashdod (Israël) se produira aux côtés du Grand Chœur d’Essaouira et de musiciens venus de Tétouan et Chefchaouen. Cette réunion sur scène d’artistes juifs et musulmans, interprétant un patrimoine musical qui leur est commun, matérialise l’idéal de confluence défendu par les organisateurs. Parallèlement, la « Nuit Soufie » ouvrira les portes de la Zaouïa aux chants de louange (Madih) et aux invocations (Dhikr), permettant au public de s’immerger dans la dimension mystique de l’islam marocain. Grâce au soutien logistique et institutionnel de la Fondation Trois Cultures, ces artistes peuvent circuler et collaborer, perpétuant ainsi une mémoire vivante qui refuse l’amnésie et la séparation.

