Dans un entretien accordé en janvier 2026 à la presse nationale, l’essayiste et romancière Mouna Hachim dresse un diagnostic lucide sur la relation contemporaine entre les citoyens et leur passé. Si l’engouement pour les récits historiques explose, notamment sur les réseaux sociaux, il révèle une angoisse identitaire profonde autant qu’un besoin de rigueur méthodologique souvent absent des formats numériques.
Une fièvre patrimoniale amplifiée par le numérique
L’observation de la sphère digitale marocaine confirme une tendance lourde : les contenus liés au patrimoine, aux dynasties passées et aux grandes figures nationales génèrent des taux d’engagement records. Mouna Hachim identifie dans ce phénomène une réaction mécanique aux pressions de la mondialisation.
La quête de repères d’une génération connectée
L’effacement des frontières culturelles dans ce que l’auteure qualifie de « grand village planétaire » a provoqué un effet de ressac. Face à l’uniformisation des modes de vie, les Marocains cherchent à redéfinir leur singularité. Ce besoin d’ancrage explique la consommation massive de capsules vidéos et de publications dédiées au lien entre l’histoire et le Maroc.
Pour Mouna Hachim, cette curiosité est salutaire. Elle marque la fin d’une forme d’indifférence ou de méconnaissance qui a pu caractériser les décennies précédentes. Le public ne se contente plus des manuels scolaires ; il cherche activement à combler les vides narratifs. Cependant, cette quête de sens se heurte souvent à la nature même du support utilisé. L’immédiateté des réseaux sociaux favorise le « snacking » culturel, où la complexité des faits historiques est souvent sacrifiée sur l’autel de la viralité.
Le danger de l’histoire émotionnelle
L’historienne met en garde contre les dérives de la « Fast History ». La vulgarisation, si elle est nécessaire, ne doit pas verser dans la simplification outrancière. Le risque actuel est de voir l’émotion supplanter l’analyse critique. Sur les plateformes numériques, le récit national est parfois réduit à une succession de moments de gloire ou de mythologie dorée, flattant l’orgueil collectif sans interroger les structures sociales ou politiques du passé.
Mouna Hachim insiste sur la distinction fondamentale entre mémoire et histoire. La mémoire est sélective, affective et souvent identitaire. L’histoire est une discipline scientifique qui requiert distance et froideur. Le traitement actuel de la thématique histoire et Maroc tend à confondre ces deux registres, créant des confusions chronologiques ou des raccourcis factuels que les chercheurs doivent inlassablement corriger.
De la mémoire sélective à la rigueur historique
Au-delà du buzz numérique, ce regain d’intérêt s’inscrit dans une continuité intellectuelle plus large. Il réactive les chantiers ouverts au lendemain de l’Indépendance par les pères de l’historiographie marocaine moderne.
Décoloniser le récit national
Mouna Hachim rappelle l’héritage crucial de figures comme Abdellah Laroui ou Germain Ayache. Dès les années 1970, ces intellectuels ont posé les bases d’une réappropriation du récit national. L’objectif était clair : déconstruire la vision orientaliste ou coloniale qui a longtemps figé la perception du pays. Aujourd’hui, la nouvelle génération s’empare de ces travaux, mais avec de nouveaux outils.
L’enjeu reste le même : écrire l’histoire du Maroc à partir de sources marocaines, sans passer par le prisme déformant des observateurs étrangers. Cependant, cette démarche de « décolonisation » ne doit pas basculer dans un nationalisme aveugle qui rejetterait toute critique. La relation entre histoire et Maroc doit se construire sur l’étude des documents, des archives et des faits avérés, et non sur une réécriture fantasmée qui servirait des agendas idéologiques contemporains.
Accepter la complexité du passé marocain
La maturité historique, selon Mouna Hachim, consiste à accepter le passé dans son intégralité. Cela implique d’intégrer toutes les strates qui composent l’identité nationale, sans hiérarchie ni omission. L’histoire du Maroc ne commence pas à une date unique et ne se résume pas à une seule lignée. Elle englobe les périodes préislamiques, les apports amazighs, les influences juives, africaines et méditerranéennes.
Explorer le binôme histoire et Maroc, c’est aussi accepter d’éclairer les zones d’ombre. Les périodes de crises, les famines ou les conflits internes font partie du récit national au même titre que les victoires militaires ou les réalisations architecturales. Mouna Hachim plaide pour une approche lucide qui refuse le manichéisme. C’est à cette condition seule que l’engouement actuel pourra se transformer en une véritable culture historique, solide et durable, capable de résister aux modes éphémères du web.

