L’art de la damasquinerie, technique séculaire d’incrustation de fils d’argent sur acier, constitue une exception culturelle propre à la ville de Meknès. Autrefois réservé à l’ornementation militaire des sultans, ce savoir-faire figure désormais sur la liste des métiers menacés de disparition au Maroc, avec moins d’une vingtaine de maîtres artisans encore actifs. Entre geste chirurgical et adaptation nécessaire aux exigences du marché moderne, les derniers détenteurs de ce secret d’atelier tentent de pérenniser un héritage unique, témoin matériel des liens historiques entre le royaume chérifien et l’Andalousie.
De Tolède à la cité ismaélienne : l’exclusivité de Meknès
Contrairement au zellige ou à la maroquinerie, que l’on retrouve dans plusieurs centres urbains du royaume, la damasquinerie est une exclusivité territoriale de Meknès. L’étymologie du terme renvoie sans équivoque à la ville de Damas, en Syrie, berceau historique du travail des métaux précieux incrustés. C’est toutefois par l’intermédiaire de l’Andalousie, et spécifiquement de la ville de Tolède, que cette technique a traversé la Méditerranée pour s’enraciner au Maroc.
L’ancrage de cet art à Meknès n’est pas le fruit du hasard. Lorsque le sultan Moulay Ismaïl décide, à la fin du XVIIe siècle, de faire de la ville sa capitale impériale, il y concentre une armée puissante et une cour fastueuse. La demande en équipements de prestige explose : étriers, éperons, pommeaux de selle, sabres et fusils doivent refléter la puissance du souverain. La damasquinerie, qui permet d’anoblir le fer (matériau de guerre) par l’argent ou l’or (matériaux de cour), devient l’art officiel de l’armurerie royale. Depuis cette époque, la corporation des damasquineurs ne s’est jamais exportée vers Fès ou Marrakech, restant jalousement gardée dans l’enceinte de la cité ismaélienne.
Chirurgie du métal : dans l’intimité de l’atelier
Le processus de création d’une pièce damasquinée relève davantage de la précision chirurgicale que de la force brute de la forge. Le travail s’effectue à froid, sur une pièce d’acier ou de fer préalablement forgée et polie. La première étape, cruciale et invisible à l’œil nu sur le produit fini, est le striage ou la « hachure ». À l’aide d’un burin en acier trempé extrêmement fin, l’artisan incise la surface du métal de milliers de sillons microscopiques, croisés dans plusieurs sens. Ces griffures ne servent pas de décor, mais d’accroche mécanique.
Vient ensuite l’étape de l’incrustation proprement dite. Le maître artisan (Maâlem) déroule un fil d’argent pur, parfois d’or ou de cuivre, qu’il vient marteler délicatement dans les sillons précédemment creusés. Il n’existe aucune trace de colle ni de soudure dans la damasquinerie authentique. C’est la pression du marteau qui referme les lèvres des minuscules tranchées d’acier sur le fil tendre, l’emprisonnant définitivement dans la masse. Le geste doit être régulier pour que le fil ne s’écrase pas et conserve son volume.
La dernière phase est celle qui révèle toute la noblesse de l’objet : le bleuissement. La pièce est soumise à un traitement thermique ou chimique spécifique qui provoque une oxydation contrôlée du fer. Le support vire alors au noir profond ou au bleu nuit, tandis que l’argent, inoxydable, conserve son éclat blanc. C’est ce contraste saisissant, né du feu, qui donne à la damasquinerie son identité visuelle graphique et intemporelle.
Un « Trésor Vivant » face à l’extinction
Malgré sa beauté technique, la damasquinerie traverse une zone de turbulences critique. Le recensement effectué par le ministère du Tourisme et de l’Artisanat, en collaboration avec l’UNESCO, classe ce savoir-faire parmi les métiers en voie de disparition imminente. La région Fès-Meknès concentre à elle seule une part importante de ces métiers menacés. La pénibilité du travail, qui use prématurément la vue et les articulations, combinée à la complexité de l’apprentissage, décourage la jeune génération. La transmission familiale, autrefois automatique, s’est rompue, laissant les ateliers historiques sans repreneurs.
Face à ce constat, des initiatives de sauvegarde ont été lancées, notamment le programme des Trésors humains vivants visant à documenter les gestes et à subventionner la formation d’apprentis. Sur le plan économique, les artisans ont dû opérer une mutation radicale. La clientèle militaire ayant disparu, la production s’est réorientée vers la décoration et la bijouterie. Les vases, les plateaux, les cadres de miroirs et les bijoux (bracelets, pendentifs) ont remplacé les étriers de cavalerie. Cette transition est vitale, mais elle expose l’artisanat à la concurrence de produits industriels de moindre qualité, souvent importés ou fabriqués selon des procédés simplifiés.
Guide de l’amateur : vrai fil ou simple peinture ?
Pour l’amateur d’artisanat ou le collectionneur de passage à Meknès, distinguer une véritable pièce de damasquinerie d’une contrefaçon est indispensable. Le marché propose en effet de nombreux objets « style damasquiné » qui ne sont que des gravures à l’acide remplies de peinture argentée. Le premier test est visuel et tactile. Sur une vraie pièce, l’incrustation possède un très léger relief ou une texture particulière : le fil est une matière ajoutée, pas une peinture posée. En passant l’ongle (avec précaution), on doit sentir une différence de matière sans que cela n’accroche.
Le second indicateur est la nature du métal de base. La damasquinerie traditionnelle se pratique sur du fer ou de l’acier, des métaux magnétiques qui s’oxydent naturellement. De nombreuses imitations utilisent du laiton ou du cuivre peint en noir, qui s’écaillera avec le temps. Enfin, la densité des motifs est un gage de qualité : une pièce où le fil d’argent couvre une large surface avec des motifs géométriques ou floraux complexes a demandé des semaines de travail, justifiant un prix élevé, à l’opposé des bibelots aux motifs sommaires vendus à bas prix dans les bazars touristiques. Acquérir une pièce authentique, c’est avant tout soutenir la survie économique des derniers ateliers de la médina de Meknès.

