Hammam marocain : rituel, lien social et révolution écologique

« On ne construit pas une ville sans hammam. Est-ce qu’on peut vivre sans boulangerie ? Non ! C’est la même chose ». Cette affirmation d’une propriétaire de bain à Rabat résume le statut de cette institution. Avec 12 000 établissements recensés à travers le Royaume, le hammam demeure, aux côtés de la mosquée et du four communal, l’un des piliers indéboulonnables de la vie de quartier. Malgré l’équipement croissant des foyers en douches modernes, le bain public résiste. Enquête sur une mécanique sociale, thermique et désormais écologique qui tente de faire sa révolution pour survivre.

L’ingénierie de la chaleur : du « Fernatchi » à la voûte

L’expérience du hammam repose sur une architecture conçue comme un organisme vivant, capable de gérer des écarts de température extrêmes. Tout commence en coulisses, souvent à l’arrière du bâtiment ou en sous-sol. C’est le domaine du Fernatchi, l’ouvrier chargé d’alimenter la chaudière. Dans les structures traditionnelles, ce travailleur de l’ombre s’expose à des risques sanitaires importants liés aux fumées pour maintenir le foyer actif. C’est son labeur qui active le système d’hypocauste, diffusant la chaleur à travers le dallage des salles.

Le baigneur, lui, traverse des sas de décompression physiologique. Les lourdes portes qui séparent la salle froide (al-Barid) de la tiède (al-Wastani) puis de l’étuve (al-Harara) garantissent l’étanchéité thermique. Dans la salle chaude, où la température avoisine les 45°C, l’intelligence du bâti se révèle par l’usage du Tadelakt. Cet enduit à la chaux de Marrakech, serré au galet et nourri au savon noir, offre une asepsie naturelle et une étanchéité parfaite dans une atmosphère saturée d’humidité. Les murs sont souvent ornés de zellige, dont la géométrie participe autant à l’esthétique qu’à l’hygiène.

Une chorégraphie chimique et mécanique

Le nettoyage au hammam n’a rien à voir avec la douche occidentale : c’est une opération technique de décapage épidermique qui repose sur une réaction chimique précise. Elle est orchestrée par les Tayyabas (pour les femmes) ou les Kessalas (pour les hommes). Ces 200 000 employés du secteur, souvent payés à la prestation, sont les gardiens d’un savoir-faire physique exigeant, classé parmi les trésors vivants des arts traditionnels.

Le protocole est immuable. Tout débute par l’application du Savon Noir (Saboun Beldi). Cette pâte sombre, obtenue par saponification d’huile d’olive et de potasse, ne sert pas à laver mais à préparer le terrain. Posé sur une peau chauffée par la vapeur, il agit comme un émollient puissant qui « cuit » les peaux mortes. Une fois rincé à grande eau, le Gant Kessa entre en scène. Sous la main experte de la Tayyaba, les mouvements rectilignes et vigoureux roulent les impuretés en filaments, activant violemment la microcirculation.

Le rituel s’achève par l’apaisement minéral avec l’enveloppement au Ghassoul. Cette argile saponifère, extraite exclusivement de la vallée de la Moulouya, agit comme un buvard géologique en absorbant les toxines restantes.

La nudité comme égalisateur social

Si la technique est fascinante, la fonction première du hammam reste sociétale. Avec un ticket d’entrée moyen autour de 12 dirhams (environ 1,10 euro), le hammam populaire reste accessible à toutes les classes sociales. Pour les femmes marocaines, le bain public a longtemps représenté l’une des rares zones de liberté et de parole non supervisée hors du foyer.

Dans la vapeur, la nudité agit comme un puissant nivellement social. Sans vêtements ni marqueurs de statut économique, la hiérarchie s’efface temporairement. C’est un lieu de parole libre où les informations de voisinage circulent et où la solidarité s’exprime. Cette dimension culmine lors du Hammam de la Mariée, rite de passage complexe où chants et bougies marquent la transition d’un statut à l’autre. Comme le résume un habitué : « Le hammam, la mosquée et l’épicerie sont des repères. C’est la base de la vie du quartier ».

L’urgence climatique : un colosse aux pieds d’argile

Pourtant, derrière la vapeur et la tradition, le secteur fait face à une double urgence écologique absolue. Le modèle traditionnel est excessivement énergivore : un hammam moyen consomme environ une tonne de bois par jour pour fonctionner. À l’échelle nationale, le parc de bains publics génère plus de 3 millions de tonnes de CO2 chaque année , contribuant significativement à la déforestation et à la hausse du prix du bois.

Mais le péril le plus immédiat est l’eau. En plein stress hydrique, la consommation moyenne de 120 litres par usager est devenue insoutenable. Les arrêtés préfectoraux de 2024, imposant la fermeture des bains trois jours par semaine dans les grandes villes, ont agi comme un électrochoc, forçant la profession à se moderniser pour ne pas disparaître.

Vers le hammam 2.0 : stratégie 2030 et Biomasse

Sous l’impulsion de l’AMEE (Agence Marocaine pour l’Efficacité Énergétique) et de programmes comme « Hammams durables », une transition technologique est en marche. Elle ne vise pas à changer le rituel, mais l’infrastructure invisible qui le soutient.

Les solutions déployées dans les « Hammams durables » pilotes incluent :

  • La valorisation de la biomasse : Remplacement des bûches de bois par des grignons d’olive (résidus de l’extraction de l’huile) ou des coques d’arganier. Ce combustible offre un pouvoir calorifique supérieur et réduit la facture énergétique.
  • L’hybridation solaire : Installation de panneaux photovoltaïques en toiture pour préchauffer l’eau naturellement à 25-30°C avant son entrée en chaudière.
  • L’efficacité thermique : L’innovation la plus ingénieuse reste le plancher chauffant moderne, un labyrinthe de tuyaux sous les dalles , qui remplace les systèmes archaïques, permettant de diviser la consommation de combustible par quatre (environ 250 kg par jour contre 1 tonne auparavant).

Si l’investissement initial reste un frein, la rentabilité est prouvée sur moins de 5 ans. C’est à ce prix que le hammam pourra rester ce qu’il a toujours été : un lieu de vie durable, ancré dans son époque.