Zellige : la science géométrique derrière l’art de Fès

Le zellige désigne une céramique ornementale caractéristique de l’architecture marocaine, consistant en l’assemblage de tesselles de terre cuite émaillée taillées une à une à la main. Historiquement codifié sous la dynastie mérinide au XIVe siècle, cet art décoratif se distingue de la mosaïque romaine ou byzantine par sa technique de fabrication soustractive : l’artisan ne moule pas la forme, il la libère en retirant de la matière sur un carreau déjà cuit et vitrifié. Principalement concentrée autour de la ville de Fès, cette industrie artisanale repose sur une chaîne opératoire complexe, allant de l’extraction d’une argile spécifique jusqu’à la résolution d’équations géométriques sans tracé préalable.

L’argile de Fès : la seule toile possible

La production du zellige ne peut être délocalisée arbitrairement car elle dépend d’une singularité géologique. La quasi-totalité de la matière première provient des carrières de Ben Jellik, situées dans la banlieue immédiate de Fès. Cette argile grise possède une composition chimique unique, riche en fer mais dépourvue de chaux excessive, ce qui lui confère une plasticité idéale pour le façonnage et une résistance mécanique indispensable aux cuissons successives. Une argile trop pure se fissurerait sous les chocs du marteau, tandis qu’une argile trop grasse se déformerait au four.

Avant d’arriver dans les ateliers, cette terre brute subit un processus de préparation rigoureux. Elle est d’abord trempée dans des bassins de décantation (zuba) pendant plusieurs jours, puis séchée et battue pour éliminer les bulles d’air. Les artisans la moulent ensuite en carrés standardisés de dix centimètres de côté, appelés garrab ou ferracha. Ces carreaux subissent une première cuisson à nu pour devenir biscuits, avant d’être émaillés sur une seule face et recuits à environ 900 degrés. C’est ce carreau émaillé, dur et cassant, qui constitue la matière première du tailleur de zellige.

La rupture technique : Fès contre Tétouan

Si le terme « zellige » est souvent utilisé de manière générique, il masque une divergence technique fondamentale entre les deux grandes écoles du Nord du Maroc. Cette distinction conditionne l’esthétique finale et les possibilités géométriques de l’ouvrage.

L’école de Tétouan : l’héritage andalou

La méthode tétouanaise, héritière directe des artisans nasrides de Grenade, pratique la découpe « au frais ». Les formes géométriques sont découpées dans la plaque d’argile crue ou à mi-séchage, avant la cuisson. Une fois les pièces cuites, elles sont émaillées puis assemblées. Cette technique permet d’obtenir des contours plus fluides et des pièces de plus grande taille, mais elle limite la complexité des motifs en raison du retrait de la terre au feu, qui rend l’ajustement millimétrique des joints plus aléatoire.

L’école de Fès : le défi de la matière dure

L’école de Fès a développé une approche inverse, dite du « ciselage sur émail cuit ». Ici, la forme est taillée dans le carreau une fois celui-ci totalement vitrifié. C’est une contrainte physique majeure : l’artisan doit sculpter une céramique dure sans briser l’éclat de l’émail en surface. Cette méthode, bien que plus laborieuse et génératrice de déchets, autorise une précision chirurgicale. Elle permet de créer des assemblages complexes où les joints sont virtuellement invisibles, l’émail des différentes pièces se touchant bord à bord.

Le Menqach : l’extension de la main du Maâlem

L’outil qui rend possible la technique fassie est le menqach. Il s’agit d’un lourd marteau-herminette à double tête, grossièrement forgé mais affûté avec soin. L’artisan, assis en tailleur devant un établi bas appelé qoda, pose le carreau émaillé sur une arête de fer. D’une main, il maintient la pièce, de l’autre, il frappe avec le menqach pour tailler les bords.

Le secret de l’assemblage du zellige réside dans la coupe en biseau, ou chanfrein. L’artisan ne coupe pas le carreau à 90 degrés. Il taille l’argile vers l’intérieur, en biseautant l’arrière de la pièce. En surface, seul l’émail reste visible, préservant le dessin et la couleur. En dessous, l’argile est évidée, laissant un espace vide qui sera comblé par le mortier lors de la pose. Cette technique permet aux arêtes d’émail de se joindre parfaitement, créant cette impression de continuité visuelle typique des panneaux muraux marocains. Un tailleur expérimenté peut produire plusieurs centaines de pièces par jour, mémorisant des dizaines de formes distinctes, du simple carré aux étoiles complexes.

L’assemblage à l’aveugle : un puzzle inversé

L’étape finale de composition défie la logique visuelle habituelle. Contrairement au mosaïste qui pose ses tesselles face visible pour contrôler son dessin, le maâlem zelligeur travaille à l’envers et à l’aveugle. Sur un sol parfaitement plat, il dispose les pièces taillées face émaillée contre terre. Il ne voit donc que le dos gris et brut de l’argile.

Cette méthode exige une abstraction mentale totale. L’artisan doit connaître par cœur la structure géométrique du motif qu’il compose, souvent basé sur une étoile centrale à huit, douze ou seize branches, qui se déploie vers l’infini. Il place d’abord les pièces maîtresses, puis remplit les interstices avec les formes secondaires, en se fiant uniquement à la forme des pièces et à sa mémoire des couleurs correspondantes. Une erreur de couleur à cette étape est indétectable avant la fin du processus. Une fois le puzzle terminé, on coule un liant (ciment ou résine) sur l’ensemble pour solidariser le panneau. Ce n’est qu’après séchage, au moment de retourner la dalle lourde et fragile, que le résultat apparaît et que la précision du travail géométrique peut être vérifiée.