Caftan Marocain à l’UNESCO : consécration à New Delhi ?

C’est à New Delhi, en Inde, que s’est ouverte ce lundi 8 décembre 2025 la 20e session du Comité intergouvernemental pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, une échéance diplomatique et culturelle majeure pour le Royaume. Au cœur des délibérations qui s’étaleront jusqu’au 13 décembre, l’examen du dossier de candidature du caftan marocain focalise l’attention des experts et des observateurs internationaux. Loin d’être une simple formalité administrative, cette inscription sur la liste représentative de l’UNESCO marque l’aboutissement d’un processus de documentation rigoureux, visant à sécuriser la paternité d’un habit séculaire face aux turbulences géopolitiques régionales et aux défis de la mondialisation culturelle.

20e session de New Delhi : l’heure de vérité

L’inscription attendue du caftan ne doit rien au hasard. Elle est le fruit d’une stratégie étatique de longue haleine, orchestrée par le ministère de la Culture en coordination avec la délégation permanente du Maroc auprès de l’UNESCO.

Un dossier blindé techniquement

Le verdict technique est déjà tombé avant même l’ouverture de la session indienne. L’organe d’évaluation, instance indépendante chargée d’analyser les candidatures en amont, a rendu une recommandation favorable, estimant que le dossier marocain remplit scrupuleusement les cinq critères requis par la Convention de 2003. Cette validation technique est cruciale : dans l’immense majorité des cas, le Comité intergouvernemental suit l’avis des experts. Le Maroc, soumis à la règle qui limite les inscriptions à un élément tous les deux ans, a dû patienter depuis l’inscription du Malhoun en 2023 pour présenter ce dossier. Cette temporisation a permis d’affiner l’argumentaire scientifique, détaillant avec précision les fonctions sociales, les méthodes de transmission et l’historicité de l’élément.

La fin de la confusion « Gandoura vs Caftan »

Cette session de New Delhi revêt également une dimension corrective indispensable. L’examen du dossier marocain intervient dans un contexte marqué par les tensions autour de la candidature algérienne de 2024 portant sur la « Gandoura et la Melehfa ». L’inclusion controversée d’une photographie d’un caftan « Ntaâ » de Fès dans ce dossier voisin avait soulevé une vague d’indignation et mis en lumière la nécessité urgente de clarifier la nomenclature patrimoniale à l’échelle internationale. En inscrivant explicitement le caftan marocain, ses traditions et son savoir-faire, le Royaume rétablit une vérité historique et coupe court aux tentatives de confusion ou d’appropriation culturelle qui ont émaillé les dernières années. Bien que l’Algérie siège au Comité pour la période 2024-2028, elle ne dispose d’aucun droit de veto, et les décisions se prennent prioritairement par consensus sur la base des recommandations techniques.

Au-delà du tissu : sacraliser la main du « Maâlem »

L’intitulé du dossier est sans équivoque : il ne s’agit pas uniquement de classer un vêtement fini, mais de protéger l’ensemble de la chaîne de production qui le rend possible. L’UNESCO ne patrimonialise pas des objets, mais des pratiques vivantes.

Anatomie d’un héritage

Reconnaître le caftan marocain, c’est avant tout reconnaître le génie technique des « M’almine », ces maîtres artisans détenteurs de savoirs complexes. Le dossier met en lumière les techniques spécifiques qui structurent l’habit. Comme le souligne le créateur Albert Oiknine, si la mode évolue et s’inspire, la racine du savoir-faire demeure indissociable de l’identité marocaine et de l’histoire du pays. C’est cette ingénierie textile, transmise de génération en génération, qui constitue la substance du patrimoine immatériel : ce n’est pas parce qu’on s’inspire que cela nous appartient, chacun a sa source, mais le savoir-faire reste marocain.

Le défi de la transmission

L’enjeu de cette reconnaissance dépasse le prestige diplomatique ; il est vital pour l’économie locale. Des milliers d’artisans vivent de cet art à travers le pays. L’inscription vise à consolider les efforts de sauvegarde en valorisant ces métiers souvent précaires face à l’industrie textile de masse. Toutefois, l’expert Ahmed Skounti avertit contre les risques de dérive : la « surcommercialisation » ou la « folklorisation » du caftan pourrait le vider de son sens social et culturel d’origine. L’objectif est de garantir que l’impact de ce label international profite directement aux communautés d’artisans en termes de revenus et de conditions de travail, tout en maintenant l’authenticité de la production.

Visibilité vs orotection : comprendre les outils

Une confusion fréquente persiste quant à la portée juridique d’une telle inscription. Il est impératif de distinguer ce que l’UNESCO offre de ce qu’elle ne garantit pas.

Ce que l’UNESCO permet (et ne permet pas)

L’inscription sur la liste représentative est un outil de visibilité internationale. Elle offre une reconnaissance mondiale, consacre la viabilité du patrimoine et engage l’État partie à en assurer la préservation. En revanche, comme le précise Mustapha Jellok, directeur du patrimoine culturel, « la protection juridique ne se fait pas à l’UNESCO ». L’organisation onusienne ne délivre pas de titres de propriété intellectuelle et ne tranche pas les litiges commerciaux.

Pour lutter concrètement contre la contrefaçon et le pillage culturel, le Maroc s’appuie sur un autre levier : l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI). C’est dans le cadre des accords avec l’OMPI que le caftan marocain peut bénéficier d’une protection juridique opposable, permettant d’attaquer les copies illicites ou les utilisations abusives du patrimoine national. L’UNESCO valide l’histoire et l’identité ; l’OMPI protège le marché et le droit d’auteur. À New Delhi, c’est la première manche, celle de l’honneur et de la reconnaissance, qui se joue.