Mohamed Hamidi à Casablanca : hommage à la Villa Carl Ficke

Casablanca vit cet automne un moment de recueillement et d’éblouissement artistique. Quelques semaines seulement après la disparition de l’artiste, survenue le 6 octobre 2025, la métropole offre un écrin magistral à l’œuvre de l’un de ses fils les plus illustres. L’exposition consacrée à Mohamed Hamidi à Casablanca, au sein de la toute nouvelle Villa Carl Ficke, dépasse le cadre de la simple rétrospective pour devenir un vibrant hommage posthume. Dans ce lieu chargé d’histoire, récemment rendu aux Casablancais, les toiles de maître du coloriste dialoguent avec l’architecture, rappelant que la modernité marocaine s’est construite ici, entre audace formelle et ancrage patrimonial.

La Villa Carl Ficke : un nouvel écrin pour l’avant-garde marocaine

L’association entre l’œuvre de Mohamed Hamidi et la Villa Carl Ficke relève de l’évidence historique. Ce bâtiment emblématique, témoin des mutations urbaines du XXe siècle, a rouvert ses portes en février 2025 pour devenir le Musée de la Mémoire de Casablanca. L’édifice, sauvé de la ruine, incarne aujourd’hui le renouveau culturel de la ville, offrant aux créations de Hamidi un espace où le temps semble suspendu, propice à la contemplation de son héritage esthétique.

De la demeure historique à l’institution muséale

La réhabilitation de la Villa Carl Ficke, orchestrée par l’architecte et anthropologue Salima Naji, constitue en soi un acte de résistance contre l’oubli. Naji a su préserver l’âme de cette bâtisse néo-mauresque tout en y insufflant les exigences techniques d’un musée contemporain. Les murs, qui ont traversé les décennies, accueillent désormais les aplats vibrants de Mohamed Hamidi, créant un contraste saisissant entre la pierre patinée et la peinture cellulosique lisse, presque industrielle, chère à l’artiste. Cette confrontation bienveillante entre le contenant patrimonial et le contenu avant-gardiste souligne la mission du musée : tisser des liens durables entre le passé architectural de la ville et ses dynamiques artistiques actuelles.

Une scénographie entre mémoire et modernité

La scénographie de l’exposition a été pensée pour laisser respirer les œuvres monumentales de l’artiste. L’éclairage zénithal de la villa met en valeur la pureté des lignes et l’éclat des couleurs primaires — le rouge, le bleu, le jaune — qui structurent l’univers visuel du peintre. Le parcours invite le visiteur à une déambulation fluide, où chaque salle dévoile une facette de cette « géométrie du désir » qui a fait la renommée de Hamidi. L’accrochage évite la surcharge, privilégiant des confrontations visuelles fortes qui permettent de mesurer l’impact de Mohamed Hamidi à Casablanca et sur la scène artistique internationale, notamment après l’entrée de ses œuvres dans les collections du Centre Pompidou.

Mohamed Hamidi : la géométrie sensuelle de l’École de Casablanca

Au-delà de l’hommage, cette exposition rappelle le rôle fondamental de Mohamed Hamidi dans la définition d’une modernité plastique marocaine. Figure tutélaire de l’École de Casablanca, il a contribué, dès les années 1960, à libérer la peinture des carcans orientalistes et académiques pour lui offrir un langage universel, enraciné dans le terroir africain et amazigh.

L’héritage du Manifeste de 1969

Il est impossible d’évoquer Mohamed Hamidi sans revenir sur l’acte fondateur de 1969. Aux côtés de Farid Belkahia, Mohamed Melehi et Mohamed Chebaa, Hamidi a participé à l’exposition-manifeste en plein air, sur la place Jemaa el-Fna puis à Casablanca, défiant les conventions des salons officiels. L’exposition actuelle à la Villa Carl Ficke retrace subtilement cette époque d’effervescence intellectuelle où l’art devait descendre dans la rue pour rencontrer son public. Les œuvres présentées témoignent de cette quête incessante d’une esthétique décolonisée, puisant dans les motifs traditionnels — tatouages, tapis, bijoux — pour les transmuer en signes abstraits résolument modernes.

Signes, corps et couleurs : une esthétique du désir

Le cœur de l’exposition réside dans l’exploration de la thématique centrale de l’artiste : l’érotisme sublimé par la forme. Le travail de Hamidi se distingue par l’omniprésence de formes ovoïdes, de courbes suggestives et de symboles sexuels stylisés qui saturent l’espace de la toile. Cette « géométrie du désir » ne se livre pas immédiatement ; elle se devine dans l’agencement rigoureux des surfaces colorées et la tension des lignes. L’exposition met en lumière cette capacité unique qu’avait Hamidi de traiter la sensualité et le corps avec une pudeur mathématique, transformant l’impulsion charnelle en équation visuelle. C’est cette tension entre la rigueur de la composition et la chaleur du sujet qui confère à son œuvre une puissance intemporelle, aujourd’hui célébrée dans ce sanctuaire de la mémoire casablancaise.