À Rabat, la Cinémathèque marocaine du Centre Cinématographique Marocain a donné le 24 novembre le coup d’envoi d’Orangez le Cinéma, première campagne nationale entièrement dédiée à la lutte contre les violences faites aux femmes dans le secteur cinématographique. En écho aux 16 jours d’activisme contre les violences fondées sur le genre, cette initiative entend faire du 7ᵉ art un espace sûr, égalitaire et engagé, mobilisant institutions, créateurs et public autour d’un enjeu devenu central : penser ensemble le lien entre cinéma et violences faites aux femmes au Maroc, et transformer durablement les pratiques.
Un coup d’envoi symbolique et stratégique
Lancée au sein même de la Cinémathèque marocaine, la campagne Orangez le Cinéma a réuni responsables institutionnels, professionnels du secteur et organisations engagées dans la défense des droits des femmes. Les organisateurs — l’Association des Rencontres Méditerranéennes du Cinéma et des Droits de l’Homme (ARMCDH), ONU Femmes, le ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication et le CCM — ont présenté une démarche structurée, pensée dans la durée et inscrite dans un calendrier international stratégique.
Les acteurs de la mobilisation
Au cœur de cette mobilisation, le Centre Cinématographique Marocain joue un rôle moteur. Son directeur, Mohamed Réda Benjelloun, a rappelé l’ambition d’un secteur cinématographique professionnel, rigoureux, fondé sur l’égalité, la dignité et le respect des droits des femmes. La directrice de la Cinémathèque marocaine, Narjis Nejjar, a quant à elle insisté sur la puissance symbolique du cinéma dans la construction de l’imaginaire collectif, soulignant la responsabilité des institutions culturelles dans la lutte contre les violences basées sur le genre.
Aux côtés des institutions marocaines, ONU Femmes apporte un cadre international et une expertise reconnue. Pour sa représentante au Maroc, Myriem Ouchen Noussairi, la campagne fait pleinement écho aux priorités nationales en matière de prévention, de protection et de transformation sociale. L’Union européenne, par la voix de son vice-président de délégation, Daniel Doto, soutient également l’initiative, rappelant que la parole et l’action restent les premières armes contre le silence et l’indifférence.
Pourquoi maintenant : contexte national et calendrier international
Le lancement d’Orangez le Cinéma coïncide avec l’ouverture des 16 jours d’activisme contre les violences fondées sur le genre, organisés chaque année entre le 25 novembre et le 10 décembre. Cette synchronisation renforce la portée de la campagne, qui s’inscrit dans un mouvement global de sensibilisation, mais répond aussi à une urgence nationale : la persistance des violences sexistes dans de nombreux secteurs professionnels, y compris celui du cinéma.
Dans un pays où les politiques publiques en faveur de l’égalité ont progressé mais où de nombreux tabous subsistent, cette initiative rappelle que le lien entre cinéma et violences faites aux femmes au Maroc est désormais un enjeu culturel et social majeur. Elle marque la volonté de traiter ces violences non comme des faits isolés, mais comme un phénomène structurel nécessitant une réponse collective.
La réalité des violences dans le cinéma marocain
Derrière les projecteurs, les témoignages recueillis au fil des années ont révélé un paysage complexe, fait de pressions tacites, de violences invisibles et de mécanismes de reproduction du silence. Avant le lancement de la campagne, une étude exploratoire menée auprès de professionnelles du secteur faisait apparaître un constat alarmant : une large majorité d’entre elles déclaraient avoir été confrontées à des formes de violence psychologique, économique ou sexuelle.
Résultats de l’étude de l’ARMCDH : l’ampleur du phénomène
Les violences touchent différents niveaux de la chaîne de création cinématographique : castings, tournages, post-production, formation. L’étude mentionne que près de quatre professionnelles sur cinq affirment avoir subi ou observé des violences. La diversité des témoignages — humiliations, injonctions sexistes, harcèlement moral ou sexuel, chantage économique — pointe un problème systémique.
Cette réalité montre que la question du cinéma et des violences faites aux femmes au Maroc ne se limite pas aux violences visibles. Elle renvoie aussi à des rapports de pouvoir, à des hiérarchies figées, à un manque de mécanismes de recours et à des logiques de carrière qui incitent à se taire pour “rester employable”.
Tabous, silence et dysfonctionnements structurels
Comme dans de nombreux milieux artistiques à travers le monde, les violences sont souvent dissimulées, minimisées ou reléguées à la sphère du “non-dit”. Le caractère informel du secteur, l’importance des réseaux, l’absence de procédures claires de signalement et la peur des représailles contribuent à perpétuer cette culture du silence.
C’est précisément ce tabou que Orangez le Cinéma entend briser, en ouvrant un espace de parole et de sensibilisation où étudiantes, techniciennes, actrices et professionnelles peuvent s’exprimer, être entendues et être protégées.
Cinéma et culture comme leviers de transformation
La campagne repose sur une conviction forte : la culture n’est pas seulement un miroir de la société, elle est aussi un vecteur de transformation. Le cinéma, par son pouvoir émotionnel et narratif, est capable d’ouvrir des espaces de débat, de défaire des stéréotypes et d’influencer durablement la perception des violences de genre.
Le rôle de la Cinémathèque et des institutions culturelles
En accueillant la cérémonie de lancement, la Cinémathèque marocaine affirme sa volonté de devenir un espace sûr, où la sensibilisation et la prévention prennent autant d’importance que la conservation et la diffusion des œuvres. Le CCM, de son côté, s’engage à renforcer les valeurs éthiques dans tout le secteur : des tournages aux salles, en passant par les écoles de cinéma. À ce titre, l’enjeu de préservation du patrimoine immatériel s’articule désormais avec celui de la protection des personnes.
Écoles, cinémas, espaces publics : les modalités de la campagne
Le déploiement de la campagne suit un processus progressif :
- d’abord, des rencontres de sensibilisation dans les écoles et instituts de cinéma, où les jeunes créateurs sont formés à identifier, comprendre et dénoncer les violences de genre ;
- ensuite, un concours national destiné aux étudiants, centré sur des œuvres dénonçant ces violences et valorisant l’égalité ;
- enfin, la diffusion de la campagne dans les salles de cinéma du pays, où des actions symboliques — façades éclairées en orange, projections de capsules de sensibilisation — viennent toucher un public plus large.
Enjeux et promesses pour l’avenir du 7ᵉ art au Maroc
En mobilisant à la fois institutions, artistes et spectateurs, Orangez le Cinéma redessine les contours d’un engagement culturel moderne, articulé autour de la prévention, de la protection et de la refondation des pratiques professionnelles.
Une professionnalisation sous la bannière de l’égalité
La transformation du secteur passe par une professionnalisation plus exigeante, où les codes éthiques, les procédures de signalement et les mécanismes de protection deviennent des piliers aussi importants que les enjeux artistiques et économiques. L’objectif est clair : faire en sorte que le lien entre cinéma et violences faites aux femmes au Maroc ne soit plus un angle mort, mais un axe central des politiques culturelles. Un élan comparable à celui du Festival du film de Marrakech peut, à terme, renforcer cette dynamique de transformation.
Limites potentielles et défis à venir
La campagne impose une dynamique nouvelle, mais la transformation réelle nécessitera une volonté durable : formation continue, déconstruction des stéréotypes, législation adaptée, accompagnement des victimes, responsabilisation des acteurs du secteur. Le défi est immense, mais la mobilisation actuelle laisse entrevoir un changement structurel possible. Une évolution qui rejoint la valorisation des arts traditionnels marocains et des créations culturelles comme leviers d’émancipation et de cohésion sociale.

