Du 13 au 18 janvier 2026, les routes reliant Rabat à Fès deviennent le théâtre d’une itinérance académique et culturelle majeure avec le lancement de la 11e édition de la Caravane du patrimoine culturel immatériel. Organisée par l’Académie internationale du patrimoine culturel immatériel sous le thème « Massa N’Tmazirt », cette initiative marque les célébrations du Nouvel An Amazigh 2976. L’événement constitue un laboratoire mobile de réflexion, cherchant à analyser les mécanismes par lesquels l’héritage ancestral peut servir de levier concret pour un développement territorial intégré et durable.
« Massa N’Tmazirt » : un pèlerinage culturel en mouvement
La notion de caravane est pleine de sens dans la tradition marocaine. Historiquement, elle évoque le commerce, l’échange et la fluidité des savoirs à travers les territoires. En reliant Rabat, capitale administrative moderne, à Fès, capitale spirituelle et historique, les organisateurs tracent un axe symbolique fort. Ce trajet est tout un symbole de connexion la vie politique d’aujourd’hui et la profondeur historique du Royaume. Durant cinq jours, chercheurs, experts et acteurs de la société civile vont à la rencontre des territoires, s’inscrivant dans une approche dynamique de la préservation du patrimoine immatériel.
Cette 11e édition se distingue par sa volonté de décloisonner l’approche du patrimoine culturel immatériel. Il ne s’agit plus seulement de « sauvegarder » ou d’archiver des traditions en péril, mais de les réintégrer dans le circuit économique actuel. Le concept de « Massa N’Tmazirt » renvoie à cette terre mère, structurelle et identitaire. L’itinéraire choisi permet de traverser des zones où la culture amazighe est une réalité quotidienne vivante. Les escales prévues sont autant d’opportunités pour auditer l’état des lieux de la transmission intergénérationnelle et pour identifier les blocages qui empêchent ce patrimoine de générer de la valeur pour les populations locales.
L’itinérance comme pédagogie
L’un des défis majeurs relevés par cette caravane est la décentralisation du savoir. En sortant des amphithéâtres universitaires pour investir l’espace public et les lieux de vie communautaires, l’Académie internationale du patrimoine culturel immatériel applique une pédagogie de proximité. Cette méthode permet de confronter les théories académiques à la réalité du terrain. Les ateliers et rencontres prévus sur le parcours visent à sensibiliser les acteurs locaux — artisans, élus, associations — à l’importance de leur propre capital immatériel.
La caravane agit comme un révélateur. Elle met en lumière des pratiques souvent banalisées par ceux qui les exercent, leur redonnant une noblesse et une valeur scientifique. C’est dans cette friction entre l’expertise académique et la pratique vernaculaire que naissent les pistes de développement les plus pertinentes. Le patrimoine culturel immatériel cesse alors d’être une notion abstraite et devient un outil de fierté et de cohésion sociale, palpable tout au long des kilomètres parcourus entre Rabat et Fès.
Le retour aux racines : la symbolique de « H’ya »
Au cœur de cette édition 2026, une figure emblématique est mise à l’honneur : le personnage de « H’ya ». Ce choix thématique ancre profondément l’événement dans la cosmogonie amazighe et les rites agraires liés à Yennayer. La figure de H’ya incarne une facette essentielle de l’art de vivre amazigh, une dimension archétypale complexe liée à la fertilité, à l’eau et à la régénération de la vie. Dans une société traditionnellement dépendante des cycles pluviométriques, cette figure féminine cristallise les angoisses et les espoirs d’une communauté face à la nature.
L’étude et la célébration de H’ya durant cette caravane permettent d’aborder la place centrale de la femme dans la transmission du patrimoine culturel immatériel. C’est par la voix des femmes, à travers les chants, les tissages et les rituels domestiques, que la mémoire collective a traversé les siècles, souvent sans support écrit. H’ya symbolise cette résilience et cette capacité à nourrir, au sens propre comme au figuré, la structure sociale amazighe. En se penchant sur ce mythe, les conférenciers explorent les liens entre spiritualité, écologie et gestion des ressources naturelles, des thématiques d’une actualité brûlante dans le contexte de stress hydrique que connaît la région.
La femme, gardienne de la fertilité
La mise en exergue de H’ya permet également de réévaluer le rôle économique de la femme rurale. Gardienne des semences, des techniques de transformation alimentaire et des savoir-faire artisanaux, elle est le pivot de l’économie domestique traditionnelle. La caravane s’attache à démontrer que la valorisation de figures culturelles comme H’ya peut avoir des répercussions directes sur l’autonomisation des femmes aujourd’hui. En redonnant du sens et du prestige à leurs activités traditionnelles, on favorise l’émergence de coopératives et de projets entrepreneuriaux ancrés dans le terroir.
Yennayer 2976 comme stratégie territoriale
La coïncidence de cette caravane avec le Nouvel An Amazigh, Yennayer 2976, et l’accueil par le Maroc de grands événements sportifs continentaux comme la CAN, confère à l’événement une portée stratégique particulière. Le Maroc, sous les feux des projecteurs internationaux, utilise son patrimoine culturel immatériel comme un élément de différenciation et de « soft power ». Yennayer n’est plus seulement une fête agricole ; c’est devenu un marqueur identitaire national officiel, célébré institutionnellement.
Cette reconnaissance au plus haut des institutions change la donne pour le développement territorial. Les régions traversées par la caravane, riches de leur histoire mais parfois marginalisées économiquement, trouvent dans cette mise en lumière une opportunité de marketing territorial unique. Le patrimoine culturel immatériel devient un produit d’appel pour un tourisme culturel exigeant, mettant en avant les trésors vivants du Maroc et recherchant l’authenticité loin des circuits standardisés.
L’objectif affiché est clair : transformer le capital symbolique en retombées économiques tangibles. En documentant, en structurant et en promouvant les rites, les chants et les savoir-faire associés à Yennayer et à des figures comme H’ya, le Maroc consolide son offre culturelle. La caravane « Massa N’Tmazirt » ne se contente pas de passer ; elle sème les graines d’une économie de la culture où chaque territoire, de Rabat à Fès, peut revendiquer sa part de prospérité en s’appuyant sur ce qu’il a de plus inaliénable : sa mémoire.

