Heartbeat of Africa : la CAN 2025 côté culture à Rabat

Alors que le Maroc accueille la Coupe d’Afrique des Nations 2025, transformant le Royaume en épicentre du football continental, une initiative parallèle redéfinit l’expérience du tournoi loin des pelouses. Installé à la Galerie de l’Institut français de Rabat depuis le 20 décembre, le projet « Heartbeat of Africa » propose une lecture culturelle et sociétale de la compétition, portée par un leadership féminin inédit. En marge des confrontations sportives, cet événement multidimensionnel interroge l’identité panafricaine et le rôle du football comme vecteur de cohésion sociale, affirmant la capitale marocaine comme le carrefour intellectuel et artistique de cette 35ème édition de la CAN.

Au-delà du stade : une vision panafricaine féminine

Si la Coupe d’Afrique des Nations est traditionnellement scrutée sous l’angle de la performance athlétique et des statistiques masculines, « Heartbeat of Africa » opère un renversement de perspective radical. Le projet est né de la volonté de quatre femmes de la diaspora : Lamia Kleich, Océane Voltat, Thanya Ockot et Fadhila Chikh. Leur postulat de départ dépasse le simple cadre sportif : elles identifient la CAN comme l’unique moment où le continent africain se « regarde, se parle et se reconnaît » collectivement, au-delà des frontières linguistiques ou politiques.

Cette initiative marque une rupture dans la narration habituelle du football. En se réappropriant ce patrimoine, les fondatrices entendent démontrer que ce sport n’est ni exclusivement masculin ni uniquement compétitif. Il est présenté ici comme un prétexte pour raconter des trajectoires humaines et des dynamiques sociales. L’approche, résolument féminine, ne cherche pas à commenter le jeu, mais à éclairer ce qui l’entoure : la transmission intergénérationnelle, la ferveur des foyers et l’occupation de l’espace public.

Leur démarche s’inscrit dans une volonté de construire des ponts durables entre les diasporas et le continent. En choisissant Rabat pour cette première édition, le collectif ancre son action dans une réalité marocaine en pleine mutation, où la culture devient un levier de développement aussi puissant que les infrastructures sportives. Ce leadership féminin apporte une nuance essentielle à la fête continentale, rappelant que l’impact d’un tel événement se mesure aussi à l’aune des récits qu’il permet de tisser.

« Le football, langage universel » : l’exposition phare à Rabat

Le cœur battant de cette programmation est l’exposition photographique « Le football, langage universel », accessible gratuitement jusqu’au 17 janvier 2026. Loin des clichés de presse sportive capturant des buts ou des arrêts de jeu, la sélection artistique privilégie l’intime et le sociologique. L’exposition réunit les œuvres de 22 photographes issus de quatorze pays africains et de la diaspora, offrant une mosaïque visuelle de la passion du ballon rond.

Parmi les artistes exposés, des talents comme la maroco-américaine Jinane Ennasri ou l’italo-marocain Alone Shark documentent une Afrique vécue. Les objectifs se sont tournés vers les terrains vagues de Lagos, les ruelles de Casablanca ou les fanzones improvisées, capturant des instants de grâce brute. On y découvre des enfants jouant avec des balles de fortune, des supporters aux visages peints en transe, ou encore la solitude d’un fan après la défaite.

Cette scénographie transforme la Galerie de l’Institut français de Rabat en un espace de mémoire collective. Chaque cliché raconte une histoire locale qui résonne universellement. Le football y apparaît comme un « ancrage », un point fixe dans des sociétés en mouvement. L’exposition évite l’écueil de la folklorisation pour présenter une réalité contemporaine, où le maillot de football est souvent le premier signe d’appartenance sociale. En figeant ces émotions, « Heartbeat of Africa » patrimonialise l’éphémère de la ferveur populaire qui s’empare du Maroc durant ce mois de compétition.

Un écosystème d’impact : conférences et solidarité

L’ambition de « Heartbeat of Africa » ne se limite pas aux murs d’une galerie. Le projet se déploie comme une plateforme active, rythmant le calendrier de la CAN par des rendez-vous axés sur l’éducation et la réflexion prospective. Alors que la compétition bat son plein, l’agenda de l’initiative s’accélère avec des événements structurants prévus dans les jours à venir.

Le volet social prendra forme ce 10 janvier 2026 avec la journée « Legends United ». Organisée en partenariat avec l’ONG Tibu Africa à l’École de la Deuxième Chance de Casablanca, cette action de terrain vise concrètement la jeunesse. Il ne s’agit pas d’une simple opération caritative, mais d’un programme d’inclusion par le sport, utilisant le football pour transmettre des compétences de vie essentielles aux jeunes en situation de décrochage. C’est la traduction opérationnelle de la philosophie du projet : le sport comme outil d’empowerment.

Sur le plan intellectuel, le cycle de conférences « Football Future », programmé les 15 et 16 janvier à l’ESSEC Africa, élèvera le débat. Journalistes, experts économiques et anciens joueurs y décrypteront les enjeux de l’économie du sport en Afrique. Les discussions porteront sur la structuration des clubs, le rôle des médias et l’impact du football sur l’image de marque des nations. En parallèle, les soirées « Afrofusion » injecteront une dose de célébration culturelle, mêlant musique et design pour incarner la créativité d’une jeunesse africaine connectée et décomplexée.

Le Maroc comme carrefour du soft power culturel

À travers « Heartbeat of Africa », le Maroc confirme sa stratégie de « Soft Power » global, où l’organisation d’événements sportifs majeurs sert de catalyseur au rayonnement culturel. Rabat, Ville Lumière et Capitale de la Culture Africaine, offre l’écrin idéal pour cette convergence. L’initiative démontre la capacité du Royaume à fédérer les énergies du continent, non seulement autour des stades, mais aussi autour des idées.

Ce projet illustre une nouvelle ère de la diplomatie culturelle marocaine, qui s’appuie sur la société civile et les initiatives privées pour renforcer les liens sud-sud. En accueillant des artistes du Ghana, du Sénégal, d’Égypte ou de RDC dans un même espace de dialogue, le Maroc se positionne comme le hub naturel des industries créatives africaines.

La CAN 2025 laissera, grâce à des projets de cette envergure, un héritage immatériel tangible. Au-delà du vainqueur final du tournoi, c’est cette image d’une Afrique capable de produire ses propres récits et de valoriser ses propres talents qui perdurera. « Heartbeat of Africa » réussit le pari de transformer un événement sportif périodique en une plateforme durable de fierté et d’identité panafricaine, prouvant que le pouls du continent bat aussi fort dans les galeries d’art que dans les virages des stades.