La parution en janvier 2026 du dictionnaire encyclopédique du professeur Anwar Mahmoud Zenati rappelle une réalité linguistique souvent sous-estimée : les mots espagnols d’origine arabe ne sont pas de simples emprunts exotiques, ils dessinent l’architecture interne de la langue. Avec près de 4 000 racines lexicales recensées, soit la deuxième source d’apport après le latin, la langue de Cervantes conserve intacte la mémoire d’Al-Andalus. Loin de se limiter aux épices ou aux tapis, ce lexique constitue encore aujourd’hui l’ossature administrative, technique et conceptuelle de l’Espagne moderne, témoignant d’une fusion culturelle qui lie organiquement la péninsule ibérique au Maghreb.
L’État et la Cité : Une ossature administrative héritée
Si l’histoire politique a vu la Reconquista effacer les frontières d’Al-Andalus, l’administration espagnole a paradoxalement conservé les structures de l’État omeyyade pour assurer sa propre continuité. L’organisation de la cité et de la justice repose sur une terminologie qui n’a jamais été traduite, faute d’équivalents latins aussi précis à l’époque médiévale.
De la justice à la gestion publique
La figure de l’autorité locale en Espagne porte toujours le nom de sa fonction arabe. Le terme Alcalde, qui désigne aujourd’hui le maire, dérive directement d’al-qāḍī (le juge). Cette persistance lexicale souligne qu’à l’origine, l’administrateur de la ville cumulait les pouvoirs exécutifs et judiciaires, un modèle de gouvernance urbaine directement importé du droit musulman. De même, l’ordre public est historiquement assuré par l’Alguacil (l’huissier ou l’officier de justice), issu d’al-wazīr (le vizir ou ministre). Ces mots espagnols d’origine arabe ne sont pas des reliques ; ils sont prononcés quotidiennement dans chaque mairie et tribunal d’Espagne, prouvant que l’appareil d’État s’est construit sur des fondations mauresques.
Organiser la vie économique
Au-delà de la politique, c’est la structure même des échanges commerciaux que la langue a fossilisée. Lorsqu’une marchandise franchit une frontière en Espagne, elle passe par la Aduana (la douane), terme venant d’al-dīwān (le registre ou bureau administratif). Le stockage des biens se fait dans un Almacén (magasin ou entrepôt), tiré d’al-makhzan. Même le lieu de l’échange, le Zoco (marché), garde la trace phonétique du souk. Ce vocabulaire technique démontre que les mécanismes fiscaux et logistiques de l’économie espagnole ont été calqués sur l’efficacité des réseaux marchands arabo-andalous, qui dominaient alors la Méditerranée.
Le génie civil : Dompter l’eau et la terre
L’apport le plus visible et le plus durable de la civilisation arabo-musulmane en Espagne reste la gestion des ressources naturelles. Dans une péninsule au climat aride, similaire à celui du Maroc, les ingénieurs d’Al-Andalus ont apporté une révolution technologique que la langue a intégralement absorbée.
Le vocabulaire de la survie hydrique
L’agriculture espagnole doit sa survie à des techniques d’irrigation dont les noms trahissent l’origine. Le canal qui achemine l’eau vers les champs se nomme Acequia (de al-sāqiya). Pour puiser cette eau, les paysans utilisent la Noria (de al-nāūra), et pour la stocker, ils construisent un Aljibe (citerne, de al-jubb). L’ingénierie hydraulique ne s’est pas contentée d’enrichir le lexique : elle a façonné le paysage agricole. La précision et l’abondance de ces mots espagnols d’origine arabe attestent qu’il ne s’agissait pas d’un simple transfert culturel, mais d’une nécessité vitale. Les Espagnols ont adopté ces termes car ils étaient les seuls à décrire ces technologies indispensables à la maîtrise de l’eau.
Bâtir selon l’art mauresque
Cette influence structurelle se retrouve dans l’art de construire. Le maçon espagnol s’appelle l’Albañil (de al-bannā’), reconnaissant ainsi que les bâtisseurs des cités andalouses étaient les maîtres d’œuvre de référence. Les matériaux eux-mêmes racontent cette filiation : l’Adobe (brique de terre crue) et l’Azulejo (carreau de faïence émaillée, de al-zullayj) sont les éléments de base de l’habitat traditionnel. Cette architecture vernaculaire crée un lien visuel immédiat avec le Maroc, où le travail du zellige et du pisé relève du même savoir-faire séculaire. La maison espagnole traditionnelle, avec son patio intérieur, est une réplique conceptuelle de la maison marocaine.
Au-delà des mots : Une âme partagée avec le Maroc
L’inventaire du professeur Zenati met en lumière une dimension plus profonde que le vocabulaire matériel : l’impact de l’arabe sur la pensée abstraite et l’émotion. La langue charrie dans sa syntaxe une vision du monde héritée de l’islam médiéval.
La grammaire de l’émotion et de l’esprit
C’est dans le domaine des sciences que l’abstraction s’est imposée. Le mot Cifra (chiffre) et Cero (zéro) viennent tous deux de ṣifr (le vide). L’introduction de ce concept a permis à l’Europe de passer à la modernité scientifique. Mais l’héritage le plus subtil réside dans la grammaire de l’espoir. L’interjection courante Ojalá, utilisée pour exprimer le souhait (équivalent de « pourvu que »), est la contraction phonétique de law šāʾ Allāh (si Dieu le veut). Cette locution a cessé d’être une invocation religieuse pour devenir une cheville ouvrière du subjonctif. Ainsi, l’utilisation quotidienne de ces mots espagnols d’origine arabe prouve que chaque locuteur, même sans le savoir, utilise une structure de pensée venue d’Orient.
Le Maroc, conservatoire et partenaire
Cette imprégnation linguistique fait du Maroc bien plus qu’un voisin géographique pour l’Espagne. Il est le conservatoire vivant de cette culture commune. Les liens du sang et de la langue sont anciens : le grand mystique espagnol San Juan de la Cruz était lui-même fils d’une morisque. Aujourd’hui, cette proximité se traduit par une vitalité linguistique réciproque. L’espagnol, parlé au Maroc depuis le XIVe siècle, connaît un regain d’intérêt spectaculaire. Avec plus de 13 000 inscrits dans les centres de l’Institut Cervantes du royaume, les Marocains ne font pas qu’apprendre une langue étrangère ; ils se réapproprient une part de leur propre patrimoine.

