L’exposition « Récits du quotidien », inaugurée récemment au Musée du Patrimoine Immatériel de la Place Jamaâ El-Fna à Marrakech, propose jusqu’au 25 mai 2026 une immersion rétrospective dans l’œuvre du peintre Mohammed Ben Allal. Organisé par la Fondation Nationale des Musées (FNM) en partenariat avec le Musée Bank Al-Maghrib et le MACAAL, l’événement rassemble une sélection significative de travaux de cet artiste autodidacte disparu en 1995. À travers ses gouaches colorées, l’exposition ne se contente pas de présenter des tableaux, mais déploie une véritable archive visuelle de la vie marrakchie du milieu du XXe siècle, documentant avec précision les rituels sociaux, l’effervescence de la place publique et l’intimité des intérieurs domestiques.
Un retour aux sources symbolique
Le choix du lieu d’exposition revêt une dimension hautement symbolique qui dépasse la simple scénographie muséale. En installant les œuvres de Mohammed Ben Allal au sein de l’ancienne agence de Bank Al-Maghrib, transformée en Musée du Patrimoine Immatériel, les commissaires opèrent un retour géographique littéral. L’artiste, qui a puisé l’essentiel de son inspiration dans le spectacle permanent de la place Jamaâ El-Fna, voit ainsi ses toiles exposées à quelques mètres seulement des cercles de conteurs et des scènes de vie qu’il a inlassablement reproduits.
Cette exposition marque également une convergence institutionnelle importante pour la préservation du patrimoine artistique national. Elle résulte d’une synergie opérationnelle entre trois acteurs majeurs : la Fondation Nationale des Musées, gardienne des collections publiques, Bank Al-Maghrib, et le MACAAL (Musée d’Art Contemporain Africain Al Maaden). Cette collaboration permet de réunir des œuvres issues de collections dispersées, offrant au public une cohérence narrative rarement atteinte autour du travail de ce peintre. L’objectif affiché est de réinscrire Mohammed Ben Allal non plus comme un simple peintre folklorique en marge de l’histoire de l’art, mais comme un acteur central de la mémoire visuelle de la ville ocre.
Au-delà de l’art naïf : une archive sensible
Le regard du témoin
L’étiquette de « peintre naïf » a longtemps collé à la peau de Mohammed Ben Allal, réduisant parfois son travail à une expression spontanée dénuée de réflexion intellectuelle. L’exposition s’attache à déconstruire cette grille de lecture simpliste pour présenter l’artiste comme un chroniqueur méthodique de son temps. Son parcours atypique éclaire cette position singulière : cuisinier au service du peintre français Jacques Azéma, il a développé sa pratique au contact de l’art académique sans jamais s’y soumettre.
Azéma, percevant le potentiel de son employé, l’a encouragé à peindre sans chercher à lui inculquer les règles de la perspective ou de l’anatomie classique. Cette absence de formatage académique a permis à Mohammed Ben Allal de conserver une acuité d’observation intacte. Il ne peignait pas pour satisfaire aux canons esthétiques des salons, mais pour fixer ce qu’il voyait. Ses toiles fonctionnent aujourd’hui comme des documents ethnographiques. Elles enregistrent des postures, des vêtements, des objets du quotidien et des interactions sociales avec une fidélité qui échappe souvent à la photographie, car elles capturent l’essence émotionnelle de l’instant plutôt que sa stricte géométrie.
Une esthétique de l’évidence
Techniquement, l’œuvre de Mohammed Ben Allal se caractérise par une économie de moyens mise au service de la lisibilité. Travaillant principalement à la gouache sur papier ou carton, il utilise des aplats de couleurs vives et saturées qui structurent l’espace sans recourir aux artifices du clair-obscur. L’exposition met en lumière cette écriture picturale directe où chaque élément a sa place définie.
Les personnages, souvent représentés de manière hiératique, occupent l’espace avec une densité particulière. L’artiste ignore délibérément la perspective linéaire occidentale. Dans ses compositions, la taille des figures dépend davantage de leur importance symbolique ou narrative que de leur éloignement physique. Cette hiérarchie visuelle permet au spectateur de comprendre immédiatement le sujet central de l’œuvre, qu’il s’agisse d’un musicien Gnaoua en transe ou d’une mère préparant le thé. C’est une esthétique de l’évidence, où le superflu est évacué pour ne garder que la structure fondamentale de la scène représentée.
L’inventaire d’un Maroc éternel
Le parcours de l’exposition révèle la dualité thématique qui traverse l’œuvre de Mohammed Ben Allal. D’un côté, il y a la fureur de l’espace public. L’artiste excelle à rendre le chaos organisé de la Halqa, la foule dense des souks ou les processions religieuses. Il parvient à traduire le bruit et le mouvement par la saturation des motifs et la juxtaposition des couleurs primaires. Ces toiles constituent un témoignage précieux sur l’organisation spatiale et sociale de Marrakech avant les grandes transformations urbaines et touristiques de la fin du XXe siècle.
De l’autre côté, et c’est peut-être là que réside la part la plus touchante de son travail, Mohammed Ben Allal documente le silence des intérieurs. L’exposition fait la part belle à ces scènes domestiques où le temps semble suspendu. On y voit des femmes tissant, cuisinant ou se reposant dans des patios carrelés de zellige. Contrairement à l’agitation extérieure, ces espaces sont traités avec une géométrie plus apaisée, des lignes plus horizontales. En peignant ces deux mondes, l’artiste a dressé, sans le savoir, l’inventaire complet d’un mode de vie. Ses « Récits du quotidien » ne sont pas de simples illustrations nostalgiques ; ils sont les gardiens d’une identité culturelle immatérielle que le musée s’efforce aujourd’hui de valoriser.

