Guerre d’influence : le Caftan au cœur d’une stratégie hostile

La culture consiste en bien plus que des échanges artistiques et un rayonnement esthétique des nations ; elle est un terrain d’affrontement géopolitique majeur. Une récente étude publiée en novembre par l’Institut Choiseul, think tank français de référence, met en lumière les nouvelles dynamiques de puissance qui traversent la Méditerranée. Le rapport analyse comment certains États substituent à la diplomatie culturelle traditionnelle des stratégies d’influence agressives, qualifiées d’hybrides. Au centre de ces tensions, le patrimoine immatériel marocain fait l’objet de convoitises systématiques. L’analyse révèle que les polémiques récurrentes, notamment celles tentant d’associer artificiellement le Caftan à l’Algérie, ne relèvent pas du hasard mais d’une politique structurée visant à contester la paternité historique des savoir-faire du Royaume. Décryptage d’un phénomène où le vêtement devient prétexte à une guerre informationnelle.

L’offensive sémantique et culturelle décryptée

L’Institut Choiseul, dans son rapport consacré aux stratégies culturelles des États face à la fragmentation du monde, opère une distinction nette entre le soft power classique et les nouvelles formes d’ingérence. Si le modèle historique repose sur l’attractivité d’une industrie créative et la promotion positive, le modèle identifié chez le voisin de l’Est s’appuie sur des ressorts radicalement différents, où l’émotionnel prime sur le rationnel.

Le patrimoine comme arme émotionnelle

L’étude souligne que l’absence d’une véritable industrie culturelle structurée en Algérie est compensée par une hyperactivité dans le champ symbolique. Contrairement au Maroc, qui a bâti depuis des décennies une politique de préservation appuyée par des musées, des festivals internationaux et une inscription rigoureuse de ses éléments sur les listes de l’UNESCO, la stratégie adverse se déploie essentiellement sur le terrain de la revendication a posteriori.

Le think tank note que cette influence hybride mobilise une « forte charge émotionnelle ». Il ne s’agit plus de célébrer un héritage vivant et documenté, mais de construire un récit national par captation. Cette démarche vise à créer de la confusion auprès des audiences internationales en saturant l’espace médiatique. Le patrimoine marocain devient alors la cible privilégiée de cette prédation symbolique. Le rapport pointe comment les éléments constitutifs de l’identité marocaine sont instrumentalisés pour nourrir un nationalisme de confrontation, transformant des objets de culturels en vecteurs de tensions diplomatiques.

Les mécanismes de la « guerre informationnelle »

L’Institut Choiseul décortique en outre les moyens techniques de cette offensive. La bataille ne se joue pas dans les colloques scientifiques ou les ateliers d’artisans, mais sur les réseaux sociaux et les plateformes numériques. L’analyse met en exergue l’usage industriel de « trolls » et de comptes automatisés destinés à harceler les institutions et à propager de fausses équivalences historiques.

Ce mode opératoire relève de la guerre informationnelle. L’objectif est de diluer la vérité historique sous un flot de désinformation visuelle et textuelle. En répétant inlassablement des mots-clés liant des éléments comme le Zellige ou le Caftan, les promoteurs de cette stratégie visent à modifier les algorithmes de recherche et semer le doute dans l’opinion publique internationale. Le rapport insiste sur le caractère asymétrique de cette lutte : face à la documentation archivistique et à la continuité dynastique du Maroc, la partie adverse oppose une viralité numérique agressive, tentant de substituer la popularité d’un hashtag à la véracité d’un fait historique. Une tentative de réécriture de l’Histoire en temps réel, où la répétition du mensonge aspire à devenir une vérité alternative.

Le Caftan, symbole d’une cristallisation géopolitique

Si le Zellige a ouvert le bal des contestations, le Caftan cristallise aujourd’hui l’essentiel des tensions. Vêtement d’apparat par excellence, il incarne le raffinement d’une civilisation séculaire, celle de l’Empire chérifien, et suscite de ce fait des appétits voraces de la part d’un régime en quête de profondeur historique.

L’obsession de l’appropriation : l’affaire du Ntaâ

L’année 2025 aura été marquée par une escalade sans précédent dans les tentatives d’appropriation, illustrée par l’affaire du dossier UNESCO. La stratégie visant à imposer un récit sur l’appartenance nationale du Caftan a franchi un cap lorsque des éléments purement marocains ont été glissés dans les dossiers de candidature officiels du voisin. L’exemple le plus flagrant demeure l’utilisation fautive d’une photographie du « Caftan Ntaâ de Fès » pour illustrer un dossier relatif à la « Gandoura » et aux costumes féminins de l’Est algérien.

Cette manœuvre révèle une volonté délibérée de confusion. Le Ntaâ, avec ses broderies au fil d’or sur velours et ses motifs floraux spécifiques, est l’apanage exclusif des maâlems fassis. Son inclusion dans un dossier étranger vise à acter, par le biais d’une validation onusienne, une forme de transfert de propriété culturelle. L’analyse du rapport  décrypte ainsi comment l’offensive informationnele algérienne dépasse le cadre des réseaux sociaux pour s’immiscer dans les instances multilatérales. C’est ici que la notion d’une « algérianité » du caftan se heurte à la réalité matérielle des faits : l’absence de traçabilité historique et d’ateliers de transmission locaux pour ces pièces spécifiques rend la revendication inopérante face à l’expertise technique.

La réponse marocaine : une approche institutionnelle et juridique

Face à cette agitation, la posture du Maroc tranche par sa méthode. Là où la partie adverse privilégie le bruit numérique et l’émotion, Rabat déploie une stratégie fondée sur le droit international et l’expertise patrimoniale. Le ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication a multiplié les actions concrètes : plaintes officielles déposées auprès de la Directrice générale de l’UNESCO, mobilisation des délégations permanentes et mise en place du label « Maroc » pour certifier l’origine des produits de l’artisanat.

Cette approche légaliste porte ses fruits. L’ajout d’un paragraphe spécifiant que « l’inscription sur les listes de la Convention n’emporte aucune origine, appropriation exclusive ou propriété intellectuelle du patrimoine culturelle immatériel » au dossier algérien sur la « Gandoura et la « Melehfa » a constitué une victoire diplomatique significative. Une victoire qui récompense la réponse marocaine par la consolidation de ses dossiers. L’inventaire national du patrimoine immatériel s’enrichit continuellement, et la protection du Caftan marocain suit un processus de patrimonialisation rigoureux, impliquant les communautés d’artisans et les chercheurs. Cette sérénité institutionnelle, soulignée en filigrane par les observateurs, démontre que la véritable puissance culturelle ne réside pas dans l’attaque du patrimoine d’autrui, mais dans la capacité à préserver et à transmettre le sien propre.