Le Maroc s’apprête à opérer une mue silencieuse mais décisive dans son approche du « soft power ». Longtemps perçu sous le prisme unique de la préservation patrimoniale ou du divertissement subventionné, le secteur culturel entame une transition structurelle majeure. L’ambition affichée par le ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication est claire : transformer la création artistique et le patrimoine en véritables leviers de croissance économique. Il ne s’agit plus seulement de célébrer l’histoire millénaire du Royaume, mais d’intégrer l’industrie de la culture du Maroc dans une dynamique de marché, créatrice de richesse et d’emplois durables pour la jeunesse. Cette nouvelle vision marque la fin de l’ère de l’assistanat pour inaugurer celle de l’entrepreneuriat culturel.
Un changement de paradigme : de la préservation à l’économie productive
La refonte du modèle culturel marocain repose sur un diagnostic sans concession. Pendant des décennies, la production artistique nationale a fonctionné sous perfusion, dépendante quasi exclusivement des subventions étatiques. Ce mécanisme, s’il a permis de maintenir une certaine activité, a engendré des effets pervers notables : une déconnexion avec le public et une absence de rentabilité. Le ministre Mehdi Bensaïd porte aujourd’hui une vision de rupture, affirmant que la culture ne doit plus être un centre de coûts, mais un centre de profits.
Rompre avec la logique de rente pour stimuler l’investissement
L’objectif premier est de sortir de la « logique de rente ». Dans le schéma traditionnel, de nombreux porteurs de projets — qu’il s’agisse de théâtre, de cinéma ou d’édition — concevaient leurs œuvres non pas pour conquérir un marché ou séduire un public, mais pour répondre aux critères d’éligibilité des fonds d’aide. Cette approche a souvent favorisé la quantité au détriment de la qualité et de la viabilité économique. La nouvelle stratégie ministérielle entend inverser cette tendance en encourageant l’investissement privé.
La collaboration étroite avec la Confédération Générale des Entreprises du Maroc (CGEM), et plus spécifiquement avec la Fédération des Industries Culturelles et Créatives (FICC), illustre cette volonté d’ancrer la culture dans le monde des affaires. Il s’agit de rassurer les investisseurs, souvent frileux face à un secteur jugé aléatoire, en structurant les filières et en garantissant un cadre fiscal et juridique incitatif. Le mécénat ne doit plus être une simple charité, mais un investissement stratégique. La culture marocaine doit démontrer qu’elle est « bankable », capable de générer des retours sur investissement, que ce soit à travers la billetterie, les droits d’auteur ou l’exportation de contenus.
Une ambition chiffrée pour la jeunesse et l’emploi
Cette transformation n’est pas qu’une question de prestige ; elle répond à une urgence économique et sociale. Actuellement, la part de la culture dans le Produit Intérieur Brut (PIB) demeure marginale, oscillant autour de 0,5 %. L’ambition affichée est de porter ce chiffre à 1 %, voire 3 % à moyen terme, en s’alignant sur les standards des pays où les industries créatives sont des moteurs économiques majeurs.
Le gisement d’emplois est considérable, particulièrement pour une population jeune et connectée. Loin des métiers traditionnels de l’artisanat ou de la conservation, les nouvelles industries culturelles englobent le design, l’audiovisuel, l’édition numérique et l’événementiel. En professionnalisant ces filières, le Maroc espère absorber une partie du chômage des jeunes diplômés. La vision est pragmatique : un artiste doit pouvoir vivre dignement de son art sans attendre l’aide de l’État. C’est en créant un écosystème viable que la culture du Maroc sera l’un des hydrocarbures de demain : une ressource inépuisable, renouvelable et créatrice de lien social.
Les piliers de la stratégie nationale : technologie, formation et structuration
Pour concrétiser ces ambitions, le Royaume déploie une feuille de route qui dépasse les simples déclarations d’intention. Elle s’appuie sur des secteurs de niche à forte valeur ajoutée et sur une mise à niveau des compétences, indispensable pour rivaliser sur la scène internationale.
Le pari audacieux du « Gaming » et des arts numériques
Le secteur du jeu vidéo, ou « Gaming », incarne la pointe de diamant de cette stratégie industrielle. Avec un chiffre d’affaires mondial dépassant celui du cinéma et de la musique réunis, l’industrie vidéoludique représente une opportunité colossale que le Maroc entend saisir. Le projet « Rabat Gaming City » n’est que la partie émergée de l’iceberg. Le véritable enjeu se situe au niveau du capital humain.
Dans cette optique, une convention tripartite a été signée impliquant le ministère de la Culture, le ministère de l’Enseignement supérieur et l’Office de la Formation Professionnelle et de la Promotion du Travail (OFPPT). L’objectif est opérationnel : lancer, dès la rentrée de septembre 2025, des cursus de formation spécifiquement dédiés aux métiers du jeu vidéo. Il ne s’agit pas seulement de former des développeurs, mais aussi des scénaristes, des « sound designers » et des graphistes capables de créer des univers originaux. L’ambition est de produire des jeux « Made in Morocco » qui racontent des histoires locales avec des standards internationaux, exportant ainsi la culture marocaine sur les consoles et les écrans du monde entier.
Financement et cadre juridique : structurer l’écosystème pour l’export
La structuration de ces industries nécessite des fonds et une expertise technique. Le partenariat avec l’Union européenne, matérialisé par un programme d’appui aux industries culturelles et créatives doté de 110 millions de dirhams, vient soutenir cette phase de amorçage. Ce financement vise à accompagner les porteurs de projets dans la structuration de leurs entreprises, la digitalisation de leurs offres et l’accès aux marchés extérieurs.
Parallèlement, la protection du patrimoine immatériel reste un socle fondamental. La mise en place du « Label Maroc » vise à protéger les savoir-faire ancestraux et les créations nationales contre l’appropriation culturelle et la contrefaçon, tout en leur offrant un sceau de qualité reconnaissable à l’international. Ce label agit comme une marque déposée, valorisant l’origine et l’authenticité des produits culturels marocains.
En définitive, le développement des industries culturelles au Maroc est un projet transversal qui exige une synergie entre le public et le privé, l’éducation et l’économie. Si les défis restent nombreux, notamment en termes d’infrastructures de diffusion (salles de cinéma, théâtres, librairies), la dynamique est lancée. En transformant sa richesse culturelle en actif économique, le Royaume fait le pari que la culture du Maroc sera l’un des hydrocarbures de demain : une ressource inépuisable, renouvelable et créatrice de lien social.

