Tanger : Luciano Monti expose « Ici et ailleurs »

La Medina Art Gallery de Tanger inaugure sa programmation 2026 avec une exposition personnelle de l’artiste italo-marocain Luciano Monti, intitulée « Ici et ailleurs ». Prévu du 15 au 29 janvier 2026, cet événement marque une nouvelle étape dans le parcours de ce peintre installé dans la ville du Détroit depuis plus de trois décennies. Le vernissage, annoncé pour le jeudi 15 janvier à 18 heures, dévoilera une série d’œuvres récentes à l’huile sur toile, explorant les thématiques de l’ancrage géographique et de la mémoire culturelle. À travers cet accrochage, la galerie fondée par Omar Salhi réaffirme sa vocation de plateforme pour les artistes qui, par leur trajectoire de vie, tissent des liens durables entre les rives de la Méditerranée.

Luciano Monti : l’œil milanais de Tanger

De l’académie de Brera au Détroit

Le parcours de Luciano Monti se distingue par une rupture géographique fondatrice qui continue d’alimenter sa production artistique. Formé à la prestigieuse Académie des Beaux-Arts de Brera à Milan, l’une des institutions les plus rigoureuses d’Italie, il acquiert une maîtrise technique classique, marquée par l’exigence du dessin et la compréhension structurelle de la composition. Cette formation académique lombarde constitue le socle sur lequel il bâtit son œuvre, une base de rigueur qui ne le quittera pas lorsqu’il décide, en 1991, de s’établir définitivement au Maroc.

L’arrivée à Tanger opère une mutation dans son approche picturale sans pour autant effacer son héritage milanais. La confrontation avec la lumière nord-africaine, crue et révélatrice, oblige le peintre à repenser ses rapports chromatiques et la gestion des ombres. Trente-cinq ans plus tard, Luciano Monti ne peint plus comme un Italien en visite, mais comme un résidant qui a intégré les codes visuels de son environnement d’adoption tout en conservant la discipline de son apprentissage initial. Cette synthèse singulière définit son identité artistique actuelle : une main italienne guidée par une sensibilité tangéroise.

Le quotidien sublimé

L’œuvre de Luciano Monti se caractérise par une attention méticuleuse portée aux objets et aux scènes du quotidien, qu’il extrait de leur banalité pour leur conférer une dimension presque théâtrale. Loin de la recherche du spectaculaire ou du pittoresque facile, l’artiste privilégie une approche intimiste. Ses natures mortes et ses scènes de genre sont des reconstructions mentales où chaque élément occupe une place précise, dictée par une logique interne à la toile. La technique de l’huile, qu’il privilégie, lui permet de travailler la matière en profondeur, jouant sur les transparences et les superpositions pour donner du poids aux volumes.

Dans cette démarche, la figuration n’est qu’un prétexte à une recherche sur l’équilibre et la couleur. Une simple composition d’objets domestiques devient, sous son pinceau, une étude d’architecture silencieuse. Le peintre évite l’écueil du folklore pour se concentrer sur l’universalité des formes. Qu’il peigne un intérieur marocain ou une réminiscence européenne, le traitement de la lumière reste le véritable sujet de l’œuvre. C’est cette capacité à anoblir le trivial par la rigueur de l’exécution qui donne à son travail une cohérence stylistique forte, immédiatement reconnaissable sur les cimaises de la Medina Art Gallery.

« Ici et ailleurs » : une géographie intime

La tension fertile entre deux rives

Le titre de l’exposition, « Ici et ailleurs », ne doit pas être lu comme une simple opposition binaire entre le Maroc et l’Italie, mais plutôt comme l’expression d’une simultanéité. Pour un artiste vivant dans l’entre-deux culturel depuis la moitié de sa vie, l’ici contient toujours une part d’ailleurs. Cette nouvelle série de toiles interroge cette superposition des mémoires et des lieux. L’exposition propose une déambulation visuelle où les frontières s’estompent. Les paysages mentaux de Luciano Monti fusionnent les horizons : la brume milanaise semble parfois voiler une ruelle de la médina, tandis que l’éclat du soleil tangérois vient réchauffer des compositions à la rigueur toute transalpine.

Cette dualité se traduit plastiquement par des choix de composition audacieux. L’artiste juxtapose des éléments qui, a priori, appartiennent à des registres différents, créant une tension visuelle qui retient le regard. L’exposition fonctionne comme un journal de bord immobile, où le voyage se fait par la sédimentation des souvenirs plutôt que par le déplacement physique. « Ici et ailleurs » devient alors le constat d’une ubiquité sentimentale, propre aux expatriés de longue date pour qui le concept de « chez-soi » est devenu pluriel et complexe.

Retour à la matière

Sur le plan formel, cette exposition marque un retour appuyé à la matérialité de la peinture. Les œuvres présentées, telles que « Retour à la ferme » ou « Composition rose », témoignent d’une recherche approfondie sur la texture. Luciano Monti semble vouloir donner une consistance tactile à ses souvenirs. Les touches sont précises, construisant l’espace touche après touche, refusant le lissé impersonnel pour laisser vibrer la trace du geste. Dans « Retour à la ferme », par exemple, le traitement des éléments rustiques dépasse la simple représentation pour toucher à l’abstraction géométrique, rappelant par moments la métaphysique de certains peintres italiens du début du XXe siècle.

L’utilisation de la couleur dans cette série mérite également une attention particulière. La palette oscille entre des tons terreux, ancrés dans le sol et la réalité matérielle, et des nuances plus éthérées, presque oniriques, qui suggèrent l’éloignement ou le souvenir. Cette dialectique chromatique sert le propos de l’exposition : ancrer le spectateur dans une réalité tangible tout en lui ouvrant des portes vers un ailleurs indéfini. C’est dans cet équilibre précaire et maîtrisé que réside la force de la proposition actuelle de Monti à la Medina Art Gallery.

La Medina Art Gallery : vigie culturelle du Nord

L’héritage d’Omar Salhi

Accueillir Luciano Monti s’inscrit dans la continuité logique de l’histoire de la Medina Art Gallery. Depuis sa fondation en 1999 par Omar Salhi, cet espace situé au 30 avenue Abou Chouaib Doukali s’est imposé comme une institution incontournable du paysage culturel du Nord. Dans une ville en perpétuelle mutation urbaine et sociale, la galerie a su maintenir une ligne directrice claire : valoriser la peinture marocaine contemporaine tout en respectant l’héritage historique de l’école de peinture du Nord. La longévité de la galerie témoigne de la pertinence de ses choix et de sa capacité à fidéliser un public d’amateurs d’art exigeants.

La galerie documente et archive une certaine histoire des arts plastiques au Maroc. En proposant ses cimaises à des artistes confirmés comme Monti, elle participe à l’écriture de l’histoire culturelle de Tanger. Le travail de sélection opéré par la direction de la galerie permet de mettre en lumière des parcours artistiques denses, privilégiant la qualité de l’exécution et la profondeur du propos plutôt que les effets de mode éphémères.

Un espace de dialogue euro-africain

La programmation de la Medina Art Gallery reflète souvent la dynamique culturelle de Tanger, ville cosmopolite. En exposant un artiste italien enraciné au Maroc, l’institution joue pleinement son rôle de catalyseur de dialogue interculturel. Tanger, par sa position géographique et son histoire, a toujours été un point de convergence pour les artistes européens. La galerie perpétue cette tradition en offrant un espace où ces sensibilités croisées peuvent s’exprimer et être vues. L’exposition « Ici et ailleurs » incarne parfaitement cette mission : elle ne montre pas seulement des tableaux, elle donne à voir le résultat d’une hybridation culturelle réussie.

Pour le collectionneur comme pour le simple visiteur, franchir le seuil de la Medina Art Gallery durant cette quinzaine de janvier reviendra à faire l’expérience de cette synthèse. L’art de Luciano Monti, soutenu par l’expertise de la galerie, rappelle que la peinture reste un langage universel capable de transcender les frontières linguistiques et géographiques pour toucher à l’essentiel de la condition humaine.