Heirs of Greatness Day : Design souverain à Casablanc

Les 8 et 9 janvier 2026, le Sanctuaire du Sacré-Cœur de Casablanca a accueilli la première édition de l’événement Heirs of Greatness Day, orchestré par la plateforme ORUN. Organisée en marge de la compétition continentale majeure qui bat son plein dans le Royaume, cette manifestation transcende le simple calendrier événementiel pour proposer une réflexion de fond sur la place des industries créatives sur le continent. En réunissant des designers de renom, des décideurs et des passionnés d’art, cet événement pose les jalons d’une nouvelle ère où l’excellence esthétique africaine ne cherche plus sa validation à l’extérieur, mais définit ses propres standards de luxe et de souveraineté culturelle au cœur de la métropole économique marocaine.

ORUN : un manifeste pour la souveraineté culturelle

Le constat initial est connu mais demeure une plaie ouverte dans l’économie créative continentale : l’Afrique est trop souvent réduite à un réservoir de matières premières ou d’inspirations esthétiques pour les grandes maisons occidentales, sans bénéficier de la valeur ajoutée du produit fini. C’est contre cette logique d’extraction que s’érige ORUN. Plus qu’un simple organisateur d’événements, cette plateforme se positionne comme un écosystème militant pour la réappropriation du narratif africain par les Africains eux-mêmes. Le programme Orun x Designers, mis en lumière durant ces deux jours, incarne cette volonté de structurer la chaîne de valeur, depuis le sourcing éthique des matériaux jusqu’à la distribution internationale des produits de luxe.

L’événement Heirs of Greatness Day agit comme la vitrine physique de cette ambition. Il ne s’agit pas de « découvrir » des talents émergents, mais de consacrer des marques déjà établies qui prouvent, par leur modèle économique et leur exigence artistique, que le design africain est une industrie lourde capable de rivaliser avec les standards mondiaux. La souveraineté culturelle dont il est question ici est pragmatique : elle passe par la maîtrise des moyens de production, la protection de la propriété intellectuelle des savoir-faire ancestraux et la capacité à imposer une grille de lecture endogène de ce qu’est le « beau » et le « précieux ».

Au cœur du Sacré-Cœur : une scénographie de l’excellence

Le choix du lieu n’est pas anodin. L’ancienne église du Sacré-Cœur, avec son architecture néo-gothique mâtinée d’Art Déco qui domine le parc de la Ligue Arabe, offre un volume monumental propice à la contemplation. Pour l’occasion, l’espace a été transformé pour rompre avec l’imaginaire classique de la foire artisanale. Ici, point d’étals surchargés, mais une scénographie épurée, proche de l’installation muséale, qui force le regard à s’attarder sur le détail d’une couture, la complexité d’un tissage ou la noblesse d’un matériau.

La sélection des créateurs invités témoigne de cette exigence. Des noms comme Johanna Bramble, figure incontournable du tissage textile contemporain basée au Sénégal, ou la marque ivoirienne Olooh Concept, connue pour ses silhouettes fluides et ses matières organiques, illustrent parfaitement la philosophie de l’événement. On y retrouve également l’audace nigériane et béninoise de Romzy ou encore le travail d’orfèvre des Kenyans de Jiamini. Chaque pièce exposée raconte une histoire de transmission technique, mais ancrée dans une modernité radicale. Le visiteur ne navigue pas dans le passé, mais dans un présent vibrant où le patrimoine sert de tremplin à l’innovation. C’est cette tension féconde entre héritage et projection futuriste qui constitue l’ADN de Heirs of Greatness Day.

Casablanca et la CAN 2025 : l’alignement des astres du Soft Power

La tenue de cet événement en janvier 2026, alors que le Maroc vibre au rythme de la Coupe d’Afrique des Nations, relève d’une stratégie de « Nation Branding » particulièrement fine. Le football draine vers le Royaume l’attention médiatique mondiale et une diaspora panafricaine influente. Greffer un événement de haute facture culturelle sur cet agenda sportif permet de capter cette audience et de diversifier l’image du continent. Casablanca s’affirme ainsi dans son double rôle : capitale économique du Royaume et hub névralgique de connexion entre l’Afrique de l’Ouest, l’Afrique de l’Est et le Maghreb.

L’enjeu dépasse la simple célébration artistique. Il est éminemment économique et diplomatique. En positionnant Casablanca comme la plaque tournante du design de luxe africain, le Maroc renforce son Soft Power continental. L’événement démontre que les flux culturels et commerciaux peuvent et doivent s’intensifier selon un axe Sud-Sud. Les acheteurs, les investisseurs et les médias présents ne sont pas venus chercher de l’exotisme, mais des opportunités d’affaires dans un secteur des Industries Culturelles et Créatives (ICC) en pleine structuration. La présence de la plateforme ORUN à ce moment précis rappelle que la culture est un levier de croissance aussi puissant que le sport ou l’industrie.

L’héritage de demain

L’intitulé même de l’événement, « Héritiers de la Grandeur », porte en lui une responsabilité. Il ne s’agit pas de se reposer sur la nostalgie des empires passés, mais de construire l’héritage qui sera légué aux générations futures. Les discussions et panels qui ont rythmé ces deux journées ont largement abordé la question de la transmission. Comment faire en sorte que les techniques de teinture, de tannerie ou de joaillerie ne disparaissent pas ? La réponse apportée par les designers présents est unanime : en les rendant désirables, rentables et contemporaines.

Cette première édition de Heirs of Greatness Day marque sans doute un tournant. Elle a prouvé que la collaboration panafricaine n’est pas une utopie politique, mais une réalité créative tangible. En quittant le Sacré-Cœur, le visiteur emporte avec lui la certitude que le design africain n’est plus en demande de reconnaissance, mais en pleine affirmation de sa puissance.