La ville du Détroit s’apprête à vivre au rythme des festivités du Nouvel An amazigh, Yennayer 2976, à travers la douzième édition du Festival Bachikh qui se tiendra les 12 et 13 janvier 2026. Organisé par l’association « Amazighs de Senhaja du Rif », cet événement culturel, devenu un rendez-vous incontournable de l’agenda tangérois, investira notamment la Maison de la presse pour deux journées consacrées à la valorisation du patrimoine immatériel et aux traditions ancestrales du nord du Maroc. Au-delà de la dimension festive, cette manifestation s’inscrit dans une dynamique nationale de réappropriation identitaire, renforcée par l’officialisation récente du jour de l’An amazigh comme jour férié dans le Royaume.
Tanger célèbre Yennayer 2976 : Le retour du Festival Bachikh
Tanger, carrefour historique de civilisations, confirme une nouvelle fois son statut de pôle culturel majeur en accueillant la douzième mouture du Festival Bachikh. Orchestrée par l’association « Amazighs de Senhaja du Rif », cette édition 2026 revêt une symbolique particulière puisqu’elle marque le passage à l’année 2976 du calendrier agraire. Le choix de la Maison de la presse comme point névralgique des célébrations témoigne de la volonté des organisateurs d’inscrire la culture amazighe au cœur du débat public et médiatique.
Le programme, dense et diversifié, a été conçu pour refléter la pluralité des expressions artistiques de la région. Dès la soirée inaugurale, le public sera plongé dans l’univers sonore du Rif et des montagnes de l’Atlas. Des troupes renommées, spécialistes des arts d’Ahwach et d’Al Haït de Senhaja de Srayr, se succéderont sur scène. Ces performances ne sont pas de simples divertissements folkloriques ; elles constituent des archives vivantes, transmettant par le rythme et la poésie une mémoire collective séculaire. La musique, ici, sert de vecteur principal à la culture amazigh, permettant une transmission intergénérationnelle fluide et joyeuse.
En marge des concerts, le festival déploie un volet intellectuel et artistique ambitieux. Le vernissage d’une exposition d’arts plastiques offrira un regard contemporain sur l’art de vivre amazigh et les motifs traditionnels, tandis que le Salon du livre amazigh mettra en lumière la vitalité de la production littéraire en tamazight. Cet espace littéraire est crucial : il permet de mesurer le chemin parcouru depuis la constitutionnalisation de la langue et offre une vitrine aux auteurs qui œuvrent à la codification et à l’enrichissement de ce patrimoine linguistique. Des stands dédiés à l’artisanat local permettront également aux visiteurs de découvrir le savoir-faire des artisans du Rif, liant ainsi culture et économie sociale.
Al Hagouza et Senhaja de Srayr : Au cœur des traditions rifaines
L’un des axes majeurs de cette douzième édition réside dans la mise en valeur des spécificités de la tribu des Senhaja de Srayr. Si Yennayer est célébré dans toute l’Afrique du Nord, chaque région possède ses propres rituels. Pour les Senhaja, cette période est intimement liée à la fête d’« Al Hagouza ». Ce terme, qui désigne également le 13 janvier dans certaines traditions agricoles, renvoie à des rites de fertilité et d’abondance profondément ancrés dans le terroir.
Le Festival Bachikh consacre une soirée entière à ces traditions, mettant en scène les rituels agraires qui rythmaient autrefois la vie des communautés rurales. La célébration d’Al Hagouza est avant tout un hommage à la terre nourricière. Elle marque la fin des labours et l’attente des premières levées. Les organisateurs ont prévu de reconstituer l’ambiance des veillées familiales traditionnelles, où la gastronomie joue un rôle central. Le dîner du Nouvel An, ou « Imensi n Yennayer », sera à l’honneur avec la présentation de mets typiques préparés à base de céréales, de légumineuses et de fruits secs. Ces plats, comme le couscous aux sept légumes ou le tagoulla (bouillie d’orge), ne sont pas choisis au hasard : ils symbolisent le souhait d’une année agricole prospère et la lutte contre la disette.
Cette focalisation sur le patrimoine Senhaja permet de nuancer la perception de la culture amazigh, souvent réduite à des images d’Épinal uniformes. Elle rappelle que le Maroc est une mosaïque de tribus et de dialectes, où les Senhaja du Rif possèdent une identité singulière, distincte des traditions du Souss ou du Moyen Atlas. La préservation de la fête d’Al Hagouza, menacée par l’urbanisation galopante et l’uniformisation des modes de vie, devient ainsi un acte de résistance culturelle. Le festival agit comme un conservatoire vivant, documentant et réactivant des coutumes qui risqueraient autrement de tomber dans l’oubli.
L’institutionnalisation de Yennayer : Un levier culturel à Tanger
La tenue de cet événement à Tanger prend une résonance particulière depuis la décision royale, actée en 2023 et effective depuis 2024, d’instaurer le Nouvel An amazigh comme jour férié national chômé et payé. Cette reconnaissance officielle a agi comme un catalyseur pour les initiatives de la société civile. Ce qui était autrefois une célébration confinée à la sphère privée ou aux associations militantes est désormais un événement public majeur, soutenu par les institutions et visible dans l’espace urbain des grandes métropoles.
L’impact de cette institutionnalisation se fait sentir dans la programmation même du Festival Bachikh. Au-delà des festivités, l’événement propose des rencontres scientifiques réunissant chercheurs, historiens et anthropologues. Ces sessions académiques sont l’occasion d’interroger la place de la culture amazigh dans le Maroc d’aujourd’hui. Les débats ne portent plus uniquement sur la revendication de la reconnaissance, désormais acquise, mais sur les moyens de sa préservation et de sa diffusion. Comment intégrer ces traditions dans la modernité urbaine de Tanger ? Comment faire de ce patrimoine un levier de développement touristique et culturel ?
La culture amazighe à Tanger ne se vit pas en opposition, mais en complémentarité. Le festival se veut un espace de dialogue et d’échange, consolidant les valeurs de pluralisme culturel et d’unité nationale. En célébrant Yennayer publiquement, la ville affirme son identité marocaine plurielle. Les panneaux de signalisation en Tifinagh, l’enseignement de la langue dans les écoles et la multiplication des événements comme le Festival Bachikh sont autant de signes d’une normalisation heureuse. Cette 12e édition est donc bien plus qu’une fête : c’est la démonstration que le patrimoine ancestral peut irriguer la création contemporaine et renforcer le lien social dans une métropole en pleine mutation.

