Jeu vidéo au Maroc : naissance d’un hub industriel

Longtemps perçu comme un simple marché de consommation, le Royaume opère un virage stratégique majeur pour devenir un véritable hub de production à l’échelle continentale. Soutenue par des investissements publics conséquents et la création de zones dédiées comme Rabat Gaming City, l’industrie du jeu vidéo au Maroc ambitionne désormais de générer 6 000 emplois directs d’ici 2030. Cette dynamique repose sur une convergence inédite entre la formation de talents locaux aux standards internationaux et l’attraction d’éditeurs étrangers, marquant l’entrée du pays dans la compétition technologique mondiale.

Une stratégie industrielle offensive

La transformation du secteur vidéoludique national répond à une logique économique précise : capter la valeur ajoutée sur un marché en pleine explosion. Si le Maroc compte près de 8,4 millions de joueurs réguliers, générant un chiffre d’affaires estimé à 2,24 milliards de dirhams dès 2023, ces revenus profitaient jusqu’alors majoritairement aux géants étrangers. Pour inverser cette tendance, les autorités ont déployé une feuille de route visant à structurer une industrie du jeu vidéo au Maroc capable de se positionner au sein des industries culturelles et créatives mondiales.

L’épicentre Rabat Gaming City

La pierre angulaire de cette vision est le projet Rabat Gaming City. Conçu comme une zone économique spécialisée, ce cluster doit regrouper studios de développement, espaces de formation, centres de recherche et développement (R&D) ainsi que des infrastructures dédiées à l’e-sport. L’engagement de l’État se traduit par une enveloppe budgétaire significative inscrite dans les lois de finances : un montant initial de 360 millions de dirhams a été alloué pour l’année 2025, complété par 160 millions supplémentaires prévus pour 2026.

L’objectif est de créer un écosystème intégré au cœur de la capitale, capable d’accueillir aussi bien des start-ups locales que des multinationales du secteur. Les infrastructures prévues incluent une arène e-sport et des bureaux de production, avec une mise en service opérationnelle visée pour 2026. Cette centralisation géographique vise à favoriser les synergies entre les différents acteurs de la chaîne de valeur, tout en positionnant Rabat comme un pôle technologique de référence en Afrique.

L’ancrage international : le précédent TA Publishing

La crédibilité de cette stratégie industrielle a été renforcée par la signature, en février 2025, d’un protocole d’accord avec l’éditeur TA Publishing. Filiale du groupe polonais Forever Entertainment, l’entreprise a choisi Rabat pour implanter son nouveau studio de développement, validant ainsi l’attractivité du site Maroc.

Ce projet, qui représente un investissement de 2 millions d’euros, prévoit le démarrage des activités dès septembre 2025. L’entreprise ambitionne de recruter une dizaine de salariés dans un premier temps, avec un objectif de montée en charge pour atteindre quatre-vingts collaborateurs d’ici cinq ans. Ce type d’implantation est crucial pour l’industrie du jeu vidéo au Maroc, car il permet un transfert de compétences direct sur des licences emblématiques — l’éditeur étant spécialisé dans les rééditions pour des constructeurs comme Nintendo.

La bataille du capital humain

Au-delà des infrastructures, le principal frein au développement du secteur résidait dans la pénurie de main-d’œuvre qualifiée. La création de jeux vidéo requiert des profils techniques pointus — développeurs, game designers, ingénieurs son ou spécialistes en arts numériques et IA — que le système éducatif traditionnel ne formait pas en nombre suffisant.

Une formation aux standards mondiaux

Pour combler ce déficit, le ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication a initié des partenariats stratégiques avec des institutions de renommée mondiale. C’est le cas de la collaboration avec ISART Digital, classée deuxième meilleure école de jeu vidéo au monde, qui s’est associée à l’Université Internationale de Rabat (UIR).

Ce rapprochement a donné naissance au programme « Video Game Creator », dont la première promotion a reçu sa certification en octobre 2025. Cette formation intensive vise à doter les étudiants marocains des compétences nécessaires en « game design » et en développement, leur permettant d’être immédiatement opérationnels pour les studios. L’enjeu est de taille : il s’agit de passer d’un vivier de 8 000 diplômés dans le numérique à 22 500 d’ici 2027 pour soutenir la croissance du secteur.

La compétitivité par les talents

L’abondance d’une jeunesse marocaine qualifiée constitue l’avantage concurrentiel majeur de l’industrie du jeu vidéo au Maroc. Avec 44% de la population âgée de 15 à 25 ans maîtrisant des langues étrangères comme l’anglais, le français ou l’espagnol, le profil du talent marocain est particulièrement adapté à l’export.

Sur le plan économique, cet atout se traduit par une compétitivité coût redoutable : le talent local représente environ 30% du coût d’un profil équivalent aux États-Unis et 50% du coût au Canada. Couplé à un alignement sur le fuseau horaire européen (UTC+1), ce facteur positionne le Royaume comme une alternative sérieuse pour l’externalisation de la production et le développement de projets internationaux.

Soft power et structuration financière

La structuration de la filière ne se limite pas à la sous-traitance ; elle vise également l’émergence d’une création nationale porteuse de l’identité culturelle marocaine. L’ambition affichée est d’utiliser le jeu vidéo comme un vecteur de rayonnement culturel (Soft Power), en puisant dans le patrimoine historique et les récits amazighs pour proposer des univers narratifs distinctifs.

Le financement de l’innovation

Pour soutenir cette production endogène, les mécanismes de financement ont dû être repensés. En novembre 2025, un partenariat entre le ministère de tutelle et CDG Invest a permis le lancement du « Gamification Lab ». Ce dispositif a pour mission d’accompagner les start-ups marocaines en facilitant l’accès de leurs solutions aux marchés publics et privés.

Concrètement, ce programme vise à intégrer les technologies de « gamification » dans des secteurs clés comme l’éducation, la santé ou le tourisme, offrant ainsi des débouchés commerciaux immédiats aux jeunes pousses locales. Cette approche pragmatique permet de consolider le tissu entrepreneurial, qui est passé de quelques unités en 2021 à une quarantaine de studios actifs fin 2025. Elle sécurise les premiers pas d’une industrie du jeu vidéo au Maroc encore fragile mais en pleine accélération.