Au cœur du Théâtre Mohammed V, l’exposition « Aski » a offert une traversée silencieuse mais assourdissante de sens, en marge de la onzième édition de Visa For Music. Portée par le regard du photographe Chadi Ilias et la vision du producteur Mr. ID, cette installation a documenté les visages et les paysages qui forgent l’identité sonore du sud du Royaume. Une exploration visuelle où la musique marocaine, privée de ses notes, vibre par la seule force de l’image.
Rabat vient de refermer les portes de son grand rendez-vous automnal. Du 19 au 22 novembre 2025, la capitale a vibré au rythme des professionnels de la scène musicale, mais c’est dans le hall du Théâtre National Mohammed V qu’une partition d’un autre genre s’est jouée. Loin des décibels des scènes principales, l’exposition « Aski : Voyage au cœur des sons » s’est imposée comme une escale introspective nécessaire. Ce projet, pierre angulaire d’une initiative artistique globale menée par l’artiste Abderrahman Elhafid — plus connu sous le nom de Mr. ID —, transcende la simple captation photographique pour toucher à l’anthropologie visuelle. En choisissant d’immobiliser le mouvement perpétuel des traditions orales, les créateurs ont offert au public une archive vivante, témoignant de la richesse inépuisable des terroirs méridionaux.
Une partition visuelle au Théâtre Mohammed V
L’approche retenue pour cette exposition surprend par son audace : exposer la musique sans la faire entendre. Dans l’enceinte feutrée du théâtre, aucune bande-son ne venait accompagner la déambulation des visiteurs. Ce silence, loin d’être un vide, s’est révélé être un espace de projection puissant, obligeant le spectateur à imaginer les mélodies, les rythmes et les chants qui animent les sujets photographiés. C’est là tout le paradoxe et la force du travail présenté : parvenir à évoquer la puissance de la musique marocaine par la seule grammaire du noir, du blanc et des nuances de gris.
L’objectif de Chadi Ilias : photographier le silence
Le photographe Chadi Ilias a accompli un travail de traduction sensorielle remarquable. Sa démarche ne consistait pas simplement à documenter des scènes de vie ou des performances folkloriques, mais à saisir l’instant de grâce qui précède ou suit la note. Ses clichés, d’une esthétique léchée et profondément humaniste, capturent des regards, des mains tannées par le soleil et l’usage des instruments, ainsi que des paysages arides qui semblent porter en eux l’écho des chants ancestraux.
Chaque photographie fonctionne comme un arrêt sur image dans une mélodie séculaire. Ilias joue avec les textures — le grain de la peau, la rugosité de la pierre, la fluidité des étoffes — pour créer une rythmique visuelle. Le choix du monochrome n’est pas anodin ; il permet d’évacuer la distraction de la couleur pour se concentrer sur l’essentiel : l’émotion brute et la structure des compositions. En privant le visiteur du son, l’artiste l’invite à une écoute intérieure, sollicitant une mémoire auditive collective. On se surprend à entendre le claquement des qraqebs ou le souffle d’une flûte en observant la tension d’un muscle ou la concentration d’un visage. Cette absence de son devient alors un hommage vibrant à la musique marocaine, suggérant que son essence réside autant dans l’âme de ses interprètes que dans les ondes sonores qu’ils produisent.
Scénographie d’une mémoire immatérielle
La mise en espace de ces œuvres a été orchestrée avec une rigueur intellectuelle et sensible par la commissaire d’exposition Yousra Badaoui. Consciente que le hall du Théâtre Mohammed V est un lieu de passage autant que de contemplation, elle a su créer un parcours immersif qui ralentit le temps. La scénographie ne se contente pas d’accrocher des cadres aux murs ; elle tisse une narration géographique et émotionnelle.
Les œuvres dialoguent entre elles, créant des ponts invisibles entre les différentes localités visitées lors de la genèse du projet. Badaoui a pensé l’exposition comme une invitation au voyage, fidèle au titre « Aski », qui signifie « Viens » en langue amazighe. Le visiteur est happé par une atmosphère solennelle, presque sacrée, où chaque portrait est traité avec la dignité d’une icône. Cette valorisation muséale de la culture populaire et traditionnelle permet de recontextualiser ces patrimoines souvent perçus uniquement sous l’angle folklorique. Ici, ils acquièrent une dimension statutaire, rappelant que ces traditions sont les piliers d’une identité nationale complexe et plurielle.
« Aski » : l’appel des racines amazighes et hassanies
Le projet « Aski » ne se limite pas à une exposition ; il est la partie émergée d’une ambition plus vaste de documentation et de réinterprétation. Né de la volonté de Mr. ID de retourner aux sources pour nourrir sa création électronique, ce voyage a mené l’équipe à travers les immensités du Sud marocain. C’est une quête de l’authenticité qui a guidé leurs pas, loin des circuits touristiques balisés, pour aller à la rencontre des gardiens du temple.
De Zagora à Guelmim : cartographie des âmes
L’itinéraire emprunté par l’équipe du projet dessine une cartographie culturelle fascinante. De Laâyoune à Zagora, en passant par Guelmim, Tan-Tan, Ouarzazate et Kelaat M’gouna, chaque étape a été l’occasion d’une immersion dans des univers sonores distincts mais cousins. Les photographies témoignent de cette diversité géographique qui façonne les pratiques artistiques. On y lit l’influence du désert, de l’oasis, de la montagne.
Les portraits exposés à Rabat sont ceux de femmes et d’hommes qui portent littéralement leur héritage sur leurs épaules. Ce sont les visages de la tradition hassanie, avec sa poésie et ses chants profonds, et ceux des cultures amazighes, riches de leurs rythmes et de leurs symboliques. Chadi Ilias a su capter l’intimité de ces rencontres. Il ne montre pas seulement des musiciens en représentation, mais des êtres humains dépositaires d’un savoir en péril. À travers ses objectifs, la musique marocaine du Sud apparaît non pas comme un vestige du passé, mais comme une force vitale, ancrée dans le quotidien et les paysages grandioses de ces régions. La poussière de Tan-Tan et la lumière crue de Ouarzazate semblent imprégner le papier photo, offrant une matérialité saisissante à ces souvenirs de voyage.
La musique marocaine en dialogue avec la modernité
Au-delà de l’aspect documentaire, « Aski » pose la question fondamentale de la transmission et de la réappropriation. En initiant ce projet tri-partite — qui comprend également un album et un documentaire —, Mr. ID cherche à établir un dialogue fertile entre le patrimoine ancestral et les langages artistiques contemporains. L’exposition au Théâtre Mohammed V matérialise ce lien : elle fige le passé pour mieux le projeter dans l’avenir.
Cette démarche s’inscrit dans une mouvance nécessaire de patrimonialisation active. Il ne s’agit pas de mettre la culture sous cloche, mais de l’utiliser comme matière première pour la création actuelle. Les visages capturés par Ilias inspirent les rythmes électroniques de Mr. ID, créant une boucle vertueuse où la modernité rend hommage à la tradition. En présentant ces travaux dans le cadre institutionnel et international de Visa For Music, les porteurs du projet affirment que la musique marocaine traditionnelle, dans sa forme la plus pure et la plus locale, possède une universalité capable de toucher les publics du monde entier. C’est une démonstration éclatante que l’innovation culturelle au Maroc ne se fait pas par l’amnésie, mais par une plongée audacieuse et respectueuse dans ses propres racines.

