À Tétouan, la 25ᵉ édition du Festival national du théâtre a consacré Adanas, pièce portée par la troupe Mémoire des anciens de Khouribga. Couronnée par quatre distinctions majeures, elle s’impose comme l’une des révélations les plus fortes de l’année et éclaire les mutations à l’œuvre dans le théâtre marocain.
Le triomphe d’Adanas à Tétouan
Contexte d’une 25ᵉ édition dense et exigeante
Organisée du 14 au 21 novembre 2025 au Centre culturel de Tétouan et au Cinéma espagnol, la 25ᵉ édition du Festival national du théâtre a reconduit son statut d’événement majeur pour la création scénique marocaine. Placée sous le Haut Patronage du Roi Mohammed VI et orchestrée par le ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, cette édition s’est ouverte sur une forte charge symbolique : elle arrive après l’instauration de la Fête de l’Unité et la commémoration du cinquantième anniversaire de la Marche Verte, deux moments que le ministre Mohamed Mehdi Bensaid a rappelés comme structurant l’esprit de l’événement.
Dans sa dimension artistique, le festival a réuni douze pièces sélectionnées pour leur qualité formelle et dramaturgique. Parmi elles figurent Tkharchich, Mouwatine Iqtisadi, Al Harraz, Rihla, Idam Assama, Moumanaâ ou encore Vertige. La programmation affirme ainsi la pluralité des voix du théâtre marocain, du réalisme contemporain à l’écriture symboliste, de l’expérimentation scénographique au théâtre de troupe.
Le jury, présidé par le chercheur Khalid Amine, a souligné la diversité des démarches artistiques mais aussi certaines dérives : la multiplication des dispositifs visuels jugés envahissants ou une compréhension parfois inexacte de la fonction dramaturgique, au risque d’obscurcir la cohérence des œuvres.
Adanas : une œuvre fédératrice et audacieuse
Dans ce paysage dense, Adanas s’impose nettement. Présentée par la troupe Mémoire des anciens de Khouribga, la pièce remporte quatre des huit prix en compétition, dont le Grand prix du Festival national du théâtre.
Cette reconnaissance se décline en distinctions précises :
- Prix des costumes et prix de la scénographie, tous deux attribués à Safae Krit, saluée pour la cohérence plastique de son univers visuel ;
- Prix d’interprétation féminine pour l’actrice Hind Belaoula, récompensée pour la force émotionnelle et la précision de son jeu ;
- Grand prix, distinguant l’ensemble de la création collective et la direction artistique de la troupe.Si
Ce que cette victoire révèle du paysage du théâtre marocain
Un théâtre en pleine mutation
Le théâtre marocain connaît depuis plusieurs années une dynamique de renouvellement, portée à la fois par la professionnalisation des acteurs, la densification des réseaux culturels régionaux et l’émergence de nouvelles écritures scéniques. Le festival de Tétouan en offre la démonstration concrète.
L’attribution du Prix de l’espoir à Al Harraz, mis en scène par Amine Nassour, confirme notamment l’importance de la relève formée à l’ISADAC — institution centrale dans la structuration des métiers du théâtre au Maroc. La production, interprétée par un groupe de la 35ᵉ promotion, met en lumière l’impact des écoles artistiques dans le renouvellement des pratiques scéniques nationales.
Dans les catégories d’interprétation, les prix masculins reviennent à Reda Benaïm (Idam Assama) et à Noureddine Zioual (Rihla), témoignant de la diversité des approches du jeu dans le théâtre marocain contemporain.
Ces distinctions traduisent une scène en transformation : plus consciente de ses enjeux esthétiques, plus attentive à ses public, plus audacieuse dans ses formes.
Entre tradition et innovation : une tension féconde
Le rapport du jury, extrêmement clair sur les dérives possibles d’une surenchère scénographique, ouvre un débat profond sur l’évolution du théâtre marocain : comment concilier créativité visuelle et fidélité à l’essence du théâtre, fondée sur la présence directe entre acteurs et spectateurs ?
Adanas, en refusant toute surabondance d’effets, rappelle la force d’un théâtre fondé sur le jeu, le texte, le rythme interne de la scène. À travers elle, le théâtre marocain démontre qu’il peut innover sans sacrifier son ancrage humain.
Impacts socioculturels et perspectives pour le théâtre marocain
Un festival tourné vers l’inclusion et la circulation des œuvres
Le Festival national du théâtre ne se limite pas à son palmarès. La 25ᵉ édition a mis l’accent sur l’ouverture sociale : représentations destinées aux détenus de la prison locale, spectacles pour enfants, ateliers, master classes, colloques et expositions. Cette orientation témoigne d’une volonté d’élargir les publics et de faire du théâtre un espace de transmission.
Dans un pays où les politiques culturelles cherchent à renforcer les infrastructures scéniques et à consolider les industries créatives, cet enracinement territorial constitue un levier essentiel. Le directeur des arts, Hicham Abkari, évoque d’ailleurs un engouement croissant du public et un rayonnement accru du théâtre marocain à l’échelle nationale.
Une œuvre qui confirme les ambitions du théâtre marocain
La victoire d’Adanas cristallise un mouvement plus large : celui d’un théâtre marocain qui assume sa diversité, multiplie les formes, tout en consolidant ses fondations techniques et dramaturgiques. L’édition 2025 montre la cohérence d’un système qui articule institutions, formations, troupes régionales et festivals.
Elle révèle aussi une scène portée par une jeunesse formée, par des femmes artistes de plus en plus visibles — à l’image d’Hind Belaoula — et par des équipes techniques dont l’expertise est désormais reconnue.
Dans ce paysage, Adanas devient plus qu’une œuvre primée : elle incarne une étape décisive dans la maturation de la création artistique du théâtre marocain.

